Une blessure qui aurait dû nécessiter 4 mois de guérison en a finalement eu besoin de 8. J’ai raté la Coupe du monde…

Josée Bélanger a pris sa retraite du soccer international en mai dernier, presque un an après avoir gagné le bronze aux Jeux olympiques de Rio. Elle a depuis fondé son école de soccer où il est souvent question de motivation et de persévérance. Et Josée Bélanger sait de quoi elle parle. Son récit.

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Par Josée Bélanger

Toute ma famille était réunie pour la fête d’une nièce lorsque j’ai fait la grande annonce. C’était à l’automne 2013 que j’ai enfin décidé de prendre mon courage à deux mains.

« Je ne veux pas vivre avec des regrets, j’ai entendu de belles choses sur l’équipe nationale, l’ambiance est positive et respectueuse, il y a une belle structure en place. Je veux aller au bout de mes rêves. Je retourne jouer pour le Canada. »

Silence.

Ça faisait deux ans et demi que je n’avais pas porté le maillot canadien.

La blonde de mon frère a été la première à prendre la parole. Elle m’a félicitée et m’a souhaité bonne chance.

Pas mon père. Ç’a même été tout le contraire. Il s’est levé et il a quitté la maison. Sans dire un mot.

Sur le coup, j’ai été très déçue. Je m’attendais à plus de soutien venant de ma famille. Au fil du temps, j’ai fini par comprendre leur réaction : mes proches avaient eu peur.

Ils avaient voulu me protéger parce qu’ils avaient vu combien j’avais été écorchée par mon passé en équipe nationale, autant physiquement que psychologiquement.

 

Automne 2010

 

Pour bien comprendre leur réaction, il faut remonter à l’automne 2010.

C’était la première fois que j’intégrais sérieusement l’équipe nationale, dirigée à l’époque par Carolina Morace, une légende du soccer italien. Tout a bien commencé avec une victoire à la Gold Cup.

Quelques mois plus tard, nous nous sommes rendues en Chine pour y disputer un tournoi préparatoire à la Coupe du monde de 2011 en Allemagne. C’est là que tout a basculé.

La veille du premier match, faux mouvement, entorse à la cheville gauche. Le terrain était mou, en changeant de direction ma cheville a viré. Pas besoin de vous dire que ce n’était pas ma première entorse.

Mais celle-là était particulièrement douloureuse. La cheville est devenue grosse et bleue. Tout de même, l’encadrement de l’équipe a jugé que c’était une entorse de niveau 1. Bref, rien de trop grave.

J’ai fait confiance aux gens qui m’entouraient. On a entrepris sur place les traitements de remise en forme.

On n’avait même pas de béquilles et je devais me déplacer en sautant sur une jambe. Je me demandais aussi pourquoi personne n’avait cru bon me faire un pansement compressif comme c’est généralement la norme. Résultat, la cheville a continué de gonfler pendant le vol de retour en raison de l’altitude.

Une semaine plus tard, nous sommes parties pour l’Italie. C’est là que l’équipe se rassemblait. Quand je suis arrivée là-bas, je n’étais vraiment pas rétablie. Loin de là. Mais l’encadrement de l’équipe a jugé que j’étais prête à jouer.

J’ai donc repris l’entraînement. La douleur était insoutenable et j’avais de la difficulté à marcher. Ils ont donc cru bon d’appliquer du ruban pour supporter ma cheville, mais c’était encore pire. Ils ont alors retiré le ruban et m’ont forcé à courir autour du terrain.

Rendu là, tout le monde pouvait voir que je boitais. Je le leur répétais sans cesse : j’ai mal, j’ai mal! On m’a dit que c’était normal, que la douleur allait s’estomper tranquillement à mesure que j’allais reprendre l’action.

Deux semaines plus tard, je n’en pouvais plus. Je n’étais plus capable de reprendre mes fonctions. Je pleurais souvent. Ils ont fini par comprendre que ma situation était peut-être plus grave qu’ils ne le pensaient.

J’ai subi d’autres tests, mais encore là, ils n’ont rien trouvé. Je ne comprenais plus vraiment ce qui m’arrivait. Je me souviens d’un jour où on m’a demandé de marcher sur une ligne les yeux fermés avec un doigt sur le nez. À quoi ça pouvait bien servir?

Je me suis mise à les challenger de plus en plus. Ça faisait plus d’un mois que je m’étais blessée et la douleur ne s’atténuait pas. La situation a éclaté. On m’a clairement fait comprendre que si je jugeais qu’on s’occupait mal de moi, je n’avais qu’à quitter l’équipe et rentrer au Québec.

J’ai décidé que c’était la chose à faire si j’espérais revenir un jour à ma forme internationale.

 

Au Québec

 

Je me suis rendu à Québec rencontrer un médecin sportif. J’ai aussi rencontré un physiothérapeute. C’est là que le diagnostic, le bon, a enfin été posé.

Entorse avec déplacement osseux, ligaments étirés et cartilage abîmé…

Sans compter que j’avais empiré ma situation pendant ma réhabilitation en Italie. À force de courir malgré ma blessure, mon corps avait compensé et je m’étais coincé le nerf sciatique dans le dos. Grosso modo, dès que je pointais les orteils, mon mollet crampait. Je n’étais plus capable de marcher, encore moins de courir!

Une blessure qui aurait dû nécessiter 4 mois de guérison en a finalement eu besoin de 8. J’ai donc raté la Coupe du monde… Ce pourquoi j’avais travaillé si fort pendant si longtemps.

Jouer pour l’équipe canadienne, c’était un rêve devenu au cauchemar. J’ai été fâchée tout le tournoi. Je refusais carrément de le regarder à la télévision car il éveillait en moi trop de mauvais souvenirs. Ça me donnait un goût amer. J’aurais pu y être, et je n’y étais pas à cause de ce que je jugeais être de la négligence.

Cet épisode-là a été tellement difficile pour moi que j’ai laissé tomber ma carrière internationale. Je me suis trouvé un boulot dans un club de soccer à Sherbrooke. J’étais impliquée auprès des jeunes et j’adorais ça.

J’avais envie de redonner. Le sport me permettait de m’exprimer et c’était ma passion depuis que j’étais toute petite. C’était naturel pour moi de m’impliquer dans un environnement de soccer, malgré les événements des derniers mois.

J’en ai aussi profité pour terminer mes études en kinésiologie.

 

John Herdman, les jeunes et mon amoureux

 

John Herdman est entré en poste en août 2011, peu de temps après la contre-performance de l’équipe canadienne en Allemagne. Dès son arrivée à la tête de l’équipe, il a communiqué avec moi pour savoir si je voulais revenir.

Évidemment, à ce moment-là, j’étais rétablie physiquement, mais pas entre les deux oreilles. Je vivais encore des frustrations. J’ai refusé l’offre.

Crédit : Le Progrès de Coaticook

C’est aux Jeux olympiques de Londres, en 2012, que j’ai retrouvé petit à petit l’étincelle.

L’équipe semblait avoir une bonne cohésion, être mieux encadrée. John était un coach impliqué, passionné. Le match contre les États-Unis  en demi-finale s’était peut-être terminé en queue de poisson, mais l’équipe avait tout donné. Le Canada était reparti de Londres avec la médaille de bronze.

Quand il a relancé le cycle olympique, John m’a encore appelé. J’y ai réfléchi, longuement. En fait, j’ai eu besoin d’une autre année complète avant d’être finalement capable de pardonner le passé et de faire confiance aux nouvelles personnes en place. John a dû faire preuve de beaucoup de conviction.

On m’a fait comprendre qu’en équipe nationale, on n’était pas seulement des athlètes, on était avant tout des personnes. John avait une approche humaine.

Mon entourage a aussi orienté ma décision de réintégrer l’équipe nationale. Je travaillais au quotidien avec des jeunes qui me voyaient comme une inspiration. Moi, au contraire, je ne me considérais pas comme le modèle positif que je voulais être pour elles.

Je voulais redevenir cette personne courageuse capable de persévérer à travers les obstacles pour vivre ses rêves.

La rencontre de mon amoureux a aussi pesé lourd dans la balance. Imaginez, j’avais tellement mis ma carrière internationale de côté qu’il ne savait même pas que j’aurais pu jouer en Coupe du monde et aux Jeux olympiques!

Quand je lui en ai parlé, quand je lui ai admis qu’il me manquait de courage pour recommencer, il m’a fait comprendre que j’avais la chance unique de vivre quelque chose de grandiose. Avec son amour inconditionnel, il m’a dit let’s go, fonce! Si ça ne fonctionne pas, tant pis, au moins tu vas avoir la conscience tranquille! Je lui dois beaucoup.

 

Ma blessure, mon rêve

 

Quand je regarde en arrière, je me dis que cette blessure a peut-être fait renaître la vision, le rêve, que j’avais au début de ma carrière. Ça m’a permis de comprendre pourquoi je voulais à ce point jouer au soccer. Autant l’épreuve a été difficile, autant ça m’a permis de bâtir la personne que je suis devenue.

Ça m’a aussi permis de m’entourer de bonnes personnes. John Herdman fait évidemment partie de ce groupe.

Si j’ai pu réécrire ma carrière, c’est notamment grâce à John. Il m’a offert une chance unique comme athlète, il m’a aussi permis de me mieux me définir comme personne. Il a été mon mentor par ses qualités humaines et par sa passion comme entraîneur. Avec son staff et le psychologue sportif, il m’a aidée à devenir celle que j’ai été sur les terrains, et dans la vie.

À mes proches, à mon amoureux, aux jeunes du club de soccer, à John Herdman, à mes coéquipières, je vous dois ma belle fin de carrière. La médaille de bronze des Jeux olympiques de Rio autour du cou.

 

Fiche d’athlète :

Âge : 31 ans

Lieu de naissance : Coaticook

Équipes professionnelles : Orlando Pride (National Women Soccer League), FC Rosengard (1re division suédoise)

Distinctions : bronze aux Jeux olympiques de Rio, 6e place à la Coupe du monde 2015.

À noter : Elle a été la première Québécoise à marquer dans une Coupe du monde de la FIFA (huitièmes de finale contre la Suisse en 2015)

Aujourd’hui : elle est entraîneuse de soccer et conférencière