J’étais dans ce chic restaurant de Paris mais six mois avant, j’échangeais mes Pétro-Points pour me nourrir… 

Présentation

Entre l’époque des Donovan Bailey et Bruny Surin et celle d’Andre De Grasse, le plus bel espoir canadien de la course a été un jeune homme de Laval, Nicolas Macrozonaris. Il s’est révélé au monde le 3 mai 2003 lorsqu’il a battu l’homme le plus rapide de l’histoire, Tim Montgomery, à une rencontre d’athlétisme au Mexique. Il a ensuite été durant 5 semaines classé au 1er rang mondial sur 100 m. Dix secondes qui ont changé à jamais la vie de Macrozonaris. Son récit.

 

Par Nicolas Macrozonaris

Après les Championnats du monde en août 2003 à Paris, Reebok m’a invité à manger dans un restaurant très chic à Paris. C’était magnifique.

Je venais tout juste de fêter mes 23 ans et je n’en croyais pas mes yeux.

Je me souviens de m’être assis et de m’être demandé ce que je faisais là. Six mois auparavant, j’étais tellement loin d’imaginer que tout ça était possible. Mais c’était avant la fameuse course, mai 2003 au Mexique… Celle où j’ai battu par un centième de seconde le détenteur du record du monde Tim Montgomery.

Je savais que j’avais réalisé un exploit exceptionnel, mais sur le coup, je n’avais aucune idée de l’impact que ça allait avoir sur ma vie.

Cette soirée-là, à Paris, j’ai vu ce qu’une course pouvait faire à un athlète.

J’étais dans ce superbe restaurant et je faisais partie des meilleurs au monde. Au cours de la soirée, un homme est venu me parler. Je n’avais aucune idée de qui il s’agissait. Cet homme m’a félicité, il m’a dit qu’il suivait mes performances. Il me connaissait.

Mon entraîneur Daniel St-Hilaire m’avait bien prévenu : désormais, ils seront plusieurs à s’intéresser à toi. Ils vont vouloir connaître ton histoire, mais assure-toi toujours de t’intéresser à eux. Une discussion, ce n’est pas à sens unique!

Je l’ai donc remercié, et pour faire la conversation, je lui ai demandé quel sport il pratiquait.

Il m’a dit qu’il faisait du bobsleigh. Je me suis emporté. « You crazy bastard. Mon ami s’est cassé la clavicule en faisant du bobsleigh. » On a jasé comme ça une quinzaine de minutes. Je l’ai serré dans mes bras, je l’ai saisi par le cou pour rigoler.

C’était le prince Albert de Monaco. Vous dire à quel point je n’étais pas habitué à fréquenter ces milieux-là…

Bruny Surin, qui m’accompagnait à cette soirée, était venu me voir. « Mais qu’est-ce que tu fais là? Tu lui parles comme s’il était un des tes amis qui travaille à la Casa Grecque! »

Je revis ce moment et je vais vous avouer que j’ai beaucoup de difficulté à le raconter. Ça me rend encore très émotif d’y repenser, 14 ans plus tard. Mais je n’arrive pas trop à comprendre pourquoi…

Peut-être parce que j’étais dans ce restaurant mais que j’avais en tête qu’il n’y a pas si longtemps, j’échangeais mes Pétro-Points pour me nourrir.

 

Les difficultés

 

J’ai eu une enfance magnifique à Sainte-Dorothée, avec tout ce qu’un jeune peut demander en grandissant. On n’était pas riches, mais on s’en tirait bien. La situation est devenue beaucoup plus compliquée après le divorce de mes parents.

Résultat, en 2002, j’habitais avec mon frère dans un petit appartement, un 3 ½. On partageait le même lit. Je ne suis plus gêné d’en parler maintenant. C’est mon parcours.

Comme entraîneur aujourd’hui, j’essaie toujours d’expliquer aux jeunes que les parcours sont parfois difficiles. Chaque personne a ses propres obstacles. Je ne veux pas seulement raconter les moments magiques. En règle générale, les épreuves ont une plus grande signification pour moi.

Je n’avais pas assez d’argent pour acheter une voiture, mais je devais trouver le moyen d’en avoir une pour aller m’entraîner. À l’époque, j’avais une petite commandite d’Oakley. Rien de trop gros. J’ai donc troqué mes lunettes pour un Ford Tempo 1993 vert électrique.

C’était une voiture terrible. À l’hiver 2002, un jour où il faisait beaucoup trop froid, elle n’a pas démarré. J’ai appelé mon entraîneur Daniel St-Hilaire pour lui dire que je n’étais pas capable d’aller m’entraîner.

Daniel m’a dit que si on avait un objectif à atteindre, rien ne devait venir s’interposer. Il est venu me chercher. On a fait notre entraînement et il m’a ramené à la maison. Ça m’a donné une leçon : toujours trouver une manière de contourner l’obstacle. Je l’ai toujours gardée en tête.

Après l’entraînement, Daniel m’avait donné une carte CAA. Un cadeau de fête en avance, m’avait-il dit.

Puis il y a eu ce fameux jour de décembre où j’ai utilisé mes Pétro-Points pour manger… Tu penses que ce sont des histoires inventées, mais c’est la vérité. Ce sont des moments très difficiles, mais j’en étais le seul responsable. Rien ne me forçait à le faire.

Mais c’était ça. Il n’y avait rien d’autre. Je voulais réussir pour moi, pour donner de la joie à mes parents, pour être numéro un, pour devenir champion. Il y avait plein de petites raisons qui me permettaient de continuer jour après jour même quand ça allait moins bien.

 

Mexique et après

 

Quand je me suis rendu à Mexico, personne n’était là pour m’accueillir. On m’a embarqué dans un camion avec 7 autres athlètes. J’étais le dernier de leur souci.

Mais quand j’ai gagné le 100 mètres, devant 50 000 spectateurs, tout a changé. Après la course, il était 2h du matin et je n’arrivais pas à fermer l’oeil. J’ai voulu aller prendre une marche et voir la ville. J’ai rapidement dû abandonner l’idée. Deux hommes m’ont clairement fait comprendre que je n’irais nulle part. Je ne sortais pas de l’hôtel.

Le lendemain à l’aéroport, j’ai vu passer à CNN : un sprinteur canadien bat le recordman mondial. Quand je suis revenu à Montréal, les caméras de télévision m’attendaient. On m’a invité à faire le premier lancer au match des Expos.

Pendant 5 semaines, j’ai été classé numéro un au monde.

Tu vis tout ça, en très peu de temps, mais au fond, c’est seulement une course. C’est 10 secondes au fond. J’ai vécu des moments magnifiques, j’ai fait des publicités à la télévision, Reebok, Coca-Cola. J’ai traversé plusieurs fois le monde entier.

En 2003, après m’être qualifié pour les Mondiaux, j’ai reçu mes propres souliers. Je suis allé à Boston pour prendre les empreintes de mes pieds. On m’a demandé quelle couleur je voulais. Comme si ce n’était pas assez, on m’a remis ces nouveaux souliers le jour de ma fête, dans un restaurant situé dans la Tour Eiffel!

 

Nouvelle vie

 

Aujourd’hui, quand j’entraîne les athlètes, je comprends mieux que quiconque que chacun suit son propre parcours. Chacun doit surmonter ses propres difficultés. Je leur parle de mon parcours. Je leur raconte des moments de ma vie.

J’aime m’inspirer de ce que j’ai vécu pour y puiser des éléments de motivation. Quand un athlète regarde le chemin que j’ai suivi, et qu’il voit où je suis rendu maintenant, je crois qu’il peut s’améliorer.

Au quotidien, il y avait plein de petites raisons qui me donnaient le goût de continuer à courir.

Par exemple, j’ai une athlète qui se prépare pour les Nationaux. Elle devient nerveuse avant les courses. Je lui ai expliqué qu’elle avait une belle opportunité à saisir, qu’elle avait la chance unique de procurer un grand bonheur à ses parents, à ses amis, à sa famille.

Dans ma nouvelle vie, je repense tous les jours aux erreurs que j’ai commises. J’essaie de voir ce que j’aurais pu faire différemment et ça me permet de trouver des solutions pour les athlètes que j’entraîne. Je puise dans mes expériences.

En rétrospective, je me suis rendu compte que j’écoutais trop de monde. J’étais influençable et ça m’a nuit. Je me suis promené à trop d’endroits, Floride, Edmonton, Ottawa, et il y avait trop de gens différents dans mes oreilles.

J’ai aussi vécu des résultats très rapidement et j’ai cru, à tort, que j’avais toutes les réponses. Je ne me suis jamais permis d’être un athlète facile à entraîner. Moi, moi, moi, je pensais que je savais tout. J’étais rebelle et on ne m’a jamais rappelé à l’ordre.

Aujourd’hui, je suis devenu l’entraîneur dont j’aurais eu besoin à l’époque. J’ai ma philosophie et je ne la changerai pas. Je me fous de qui tu es. C’est comme ça qu’on va fonctionner. Et j’ai de bons résultats. Si un athlète écoute mes conseils, je crois qu’il peut avancer très rapidement.

Je travaille avec des futurs champions qui ont très bien fait sur la scène provinciale, comme Joe Ezzeddine Bernard ou Praise Omogbai. Je travaille avec la future étoile du hockey Joe Veleno.

Chaque jour, je me lève et j’ai hâte d’aller entraîner mon groupe.

Sans cette course-là au Mexique, je sais que ma vie aurait été complètement différente. Au moins, quand j’ai pris ma retraite en 2011, je savais que j’avais tout donné et que je l’avais fait de manière honorable. Je pouvais passer à autre chose.

Plusieurs personnes ont traversé des moments difficiles sans jamais connaître les joies que j’ai vécues.

Au fond, je pense que je sais pourquoi mon parcours me rend aussi émotif. Je suis fier de moi. Je suis fier d’avoir eu le courage de passer au travers des épreuves et d’avoir réussi. N’importe qui dans ma situation deviendrait émotif.

Tu surmontes des épreuves, puis du jour au lendemain, tu connais du succès. Tu es au plus bas, et 6 mois plus tard, un prince te parle. Il te connait. On moule tes souliers sur mesure, tu célèbres ta fête dans la Tour Eiffel. Quelle aventure. C’est fou quand tu y penses…

 

 

Fiche d’athlète

Âge : 36 ans

Lieu de naissance : Laval, Québec

Meilleur temps sur 100 m : 10,03 (3 mai 2003, Mexico)

5e meilleur temps de l’histoire canadienne

Titres canadiens : 5

Au sujet de ses débuts : « J’ai vu Donovan Bailey courir aux Jeux olympiques à Atlanta. J’ai vu la réaction de ma mère quand il a gagné le 100 mètres et ça m’a donné le goût de découvrir l’athlétisme. J’étais heureux que mon école ait un programme d’initiation à l’athlétisme. On m’a donné la chance de faire une course. J’ai terminé 2e et ensuite j’ai commencé à m’entraîner plus sérieusement. »

Club où il est entraîneur : Finalpush