Ma mère m’a dit : « Tu vivras ta peine dans 2 jours. Il te reste encore une chance d’aller à Rio… »

 

Par Katerine Savard

Avril 2016, sélections olympiques canadiennes à Toronto. Je me souviens être dans l’eau et regarder le mur, regarder le tableau des résultats. Je venais de terminer 3e au 100 mètres papillon, mon épreuve de prédilection.

Pour moi, tout venait de s’écrouler en 57 secondes à peine.

Les places olympiques étaient réservées aux gagnants de chaque épreuve, et à quelques médaillés d’argent ayant réussi des standards dans le top 16 mondial.

Je venais donc de perdre ma place aux Jeux olympiques de Rio.

Je devais tout de même monter sur le podium pour recevoir une médaille de bronze que je ne voulais pas. J’ai retenu mes sanglots autant que j’ai pu, mais j’ai fini par éclater. Tellement d’années de travail, tellement de rêves olympiques, partis si vite.

Crédit : Comité olympique canadien

Ça faisait 6 ans que j’étais championne canadienne. Je venais de perdre mon titre, je venais de perdre mon record canadien aux mains de Penny Oleksiak, je venais de perdre ma place olympique, ma chance de médaille. Je venais de tout perdre.

Je me rappelle très peu des moments qui ont précédé la course. Mais mes entraîneurs et ma famille m’ont dit que j’étais différente. Je n’avais pas le même visage déterminé qu’à l’habitude.

Avec du recul, je pense que ce jour-là, j’ai eu plus peur de perdre qu’envie de gagner. J’arrivais là en étant la favorite et dans ma tête, j’avais trop à perdre.

Ça faisait quelques mois déjà que j’entretenais cette peur de perdre.  Toute l’année, je m’étais dit intérieurement que si je ne me classais pas pour les Jeux olympiques, j’arrêtais la compétition. Ç’a m’a nui au moment de nager.

Heureusement que ma mère s’en est mêlée.

Elle était venue avec moi à Toronto. Elle m’a dit : « Tu vivras ta peine dans 2 jours. Ne vis pas avec des regrets. Il te reste encore une chance d’accéder à l’équipe olympique au 200 mètres libre. » Ça m’a donné le courage de m’attaquer à mon plan B.

 

Plan B

 

Quand je suis arrivée à Montréal il y a trois ans, mon entraîneur Claude St-Jean m’avait regardée nager et avait jugé que je pourrais essayer le style libre. J’avais quelques fois nagé le style libre en compétition, sans jamais en faire une priorité.

Reste que c’était ça mon plan B. 48 heures après ma déception au 100 mètres papillon, j’étais inscrite au 200 mètres style libre. C’était ma dernière chance.

Ils choisissaient les 4 meilleures pour former l’équipe de relais… et j’ai terminé 3e! Après 2 jours à croire que ma carrière était terminée, voilà que j’avais mon billet pour Rio. Dire que deux ans auparavant, on ne savait même pas que je savais nager le libre.

Ç’a été le soulagement, mais j’ai été mêlée. Toute ma vie, je m’étais entraînée au papillon et du jour au lendemain, ça ne servait plus à rien.

Je me retrouvais sans objectif. Depuis des années, je faisais tout en mon pouvoir pour me rapprocher du podium olympique au 100 mètres papillon. Et dans ma tête, c’était impossible que je sois médaillée au relais, surtout en style libre.

J’avoue avoir vécu des moments où je ne voulais même plus aller aux Jeux.

Au début, je m’entraînais pour les deux styles, papillon et libre, pour ne pas trop me déstabiliser. À un moment donné, faire de tout, ça ne sert à rien. Je me suis concentrée sur le libre et je me suis améliorée.

Puis, au  moment où ça comptait le plus, j’ai fait une belle course, Penny Oleksiak a été extraordinaire, comme toutes mes coéquipières d’ailleurs, et on a gagné la médaille de bronze.

D’une médaille de bronze que je ne voulais pas… j’ai fini avec une médaille de bronze que je n’attendais pas.

Puisque je n’avais pas été qualifiée pour le papillon, mon entraîneur n’était pas avec moi à Rio pour vivre ce moment magique. Mais il suivait tout ça en direct à la télévision et la première chose qu’il m’a écrite, c’est que rien n’arrive pour rien.

C’est le premier message que j’ai lu en arrivant au village olympique, médaille autour du cou.

Il avait raison, mais j’ai eu de la difficulté à l’accepter sur le coup. Quelques semaines plus tôt, je ne voulais même plus aller aux Jeux. Tous les objectifs que je m’étais fixés depuis des années ne tenaient plus. Et pourtant, j’avais ma médaille olympique.

J’ai fini par comprendre ce qu’il voulait dire. Probablement que si j’avais nagé le 100 mètres papillon, je n’aurais pas fait le libre, et si je n’avais pas fait le libre, peut-être que je n’aurais pas eu de médaille.

 

La suite

 

Avec cette médaille olympique, j’ai donc décidé de poursuivre la natation, même si ce n’est pas une aventure de tout repos.

D’abord parce que j’étudie à temps plein au baccalauréat en enseignement primaire à l’Université de Montréal. Mais aussi car le financement est un défi de tous les instants.

J’ai lancé un appel Facebook pour savoir si certaines personnes étaient prêtes à m’aider. J’ai besoin de services, massothérapie ou physiothérapie, car pour l’instant, ce sont les assurances de mes parents qui paient presque tout.

L’assurance de l’équipe nationale sert seulement en cas d’accident. L’an dernier, je recevais l’aide de B2DIX, mais ils se concentrent cette année sur les sports d’hiver.

Financièrement aussi j’ai besoin d’aide, pour acheter tous les produits nécessaires à une athlète. Juste des trucs de récupération comme les protéines, ça coûte très cher. J’ai au moins une commandite de maillot de bain. Ces maillots coûtent 600 $ pièce et on en passe 10 par année!

Le gouvernement m’aide aussi grâce aux brevets d’athlètes. Je dois aussi remercier entre autres la Fondation de l’athlète d’excellence pour sa contribution. Mais après avoir payé l’appartement, la voiture, mes compétitions, mon entraîneur… il ne reste plus rien. Quand on fait le calcul, on se rend compte que ça m’a coûté plus cher que ce que j’ai fait.

Donc voilà, le message est lancé à tous ceux qui voudraient m’appuyer.

Je pourrais aussi aller à Toronto pour rejoindre un des centres nationaux. Mais c’est par choix que je reste au Québec. Je suis une personne émotive, j’ai besoin d’être près des miens. J’ai appris au cours des dernières années que pour performer, tu dois te sentir bien. Et c’est ici que je suis bien.

***Katerine Savard a remporté trois médaille aux Jeux panaméricains de 2015. Elle s’est ensuite classée 5e au 100 m papillon lors des Championnats du monde de la FINA. Elle a établi un record canadien au 100 mètres papillon en 2014 (battu depuis). Elle s’est qualifiée pour ses quatrièmes Championnats du monde en remportant deux médailles d’or et une médaille d’argent aux Essais canadiens de natation 2017 àVictoria.