Il y a la vitesse, l’adrénaline qui créent une dépendance. Mais rien ne me rapproche autant du rêve de voler…

 

Par Lysanne Richard

 

Ce qui m’a frappée dès mon premier plongeon de haut vol, et qui me rattache encore à ce sport, c’est le vent. Quand on jogge puis qu’on accélère, on crée son vent grâce au mouvement. Quand on saute de 21, 22 ou 23 mètres, c’est le même principe, mais décuplé. Et comme on reste longtemps dans les airs, on a le temps de sentir le vent.

Bien sûr, il y a la vitesse, l’adrénaline qui créent une dépendance. Mais rien ne me rapproche autant du rêve de voler, ne serait-ce que pour quelques secondes. On est vraiment libre dans les airs.

C’est cette poésie-là qui m’a accrochée.

Il n’y a jamais eu de doute dans mon esprit. Je voulais aller le plus haut possible. Le jour où j’ai compris que je pouvais gagner ma vie en plongeant de si haut, j’ai su que je devais le faire.

À l’été 2000, j’ai eu un contrat de plongeon en France. Ça faisait un moment que je n’en avais pas fait. J’avais orienté ma carrière vers l’acrobatique et je venais de terminer ma deuxième année à l’École nationale de cirque.

Tout de même, le premier jour d’entraînement en France, j’ai voulu monter en haut. La plateforme était située à 28 mètres du sol et elle me fascinait. Le capitaine d’équipe m’en a empêché, je devais faire mes preuves… Une semaine plus tard, je plongeais.

La première fois que je me suis retrouvée en haut, j’ai plongé pour descendre. Je n’étais pas là pour prendre une photo. Tant qu’à m’être rendue là, aussi bien sauter!

Oui, il m’arrive d’avoir peur en haut et je respecte cette peur car elle fait partie de mon sport.  Mais ma confiance est plus forte que ma peur car je sais que j’ai fait toutes les bonnes étapes de préparation, donc que tout ira bien. Ce que j’aime, c’est justement de me donner les bons outils pour être en mesure de défier ma peur, d’être plus forte que celle-ci.

Quand on apprend en spectacle, la plaque de laquelle on saute est toute petite. À peu près de la grandeur d’une feuille de papier. Mais elle a l’avantage d’être portative : on peut la décrocher puis la replacer à la hauteur que l’on veut. On peut la monter graduellement. On peut s’habituer. On ne passe pas de 10 à 28 mètres d’un seul coup.

 

La compétition

 

Les épreuves de haut vol ont commencé en 2009, dans le réseau Red Bull Cliff Diving. Seuls les hommes pratiquaient ce sport de manière compétitive à l’époque.

À ce moment-là, je faisais du cirque. J’avais travaillé avec le Cirque du Soleil, j’avais fait aussi plusieurs spectacles de rues dans les festivals. Je faisais encore du haut vol de temps à autres, et je suivais avec beaucoup d’attention le développement de ce sport.

Crédit : Red Bull

Les figures en compétition étaient hallucinantes, bien plus complexes qu’en spectacle. Au début, je pensais que tout le monde allait opter pour des figures plus simples : c’était déjà assez difficile d’être là! Mais j’ai été très impressionnée par le talent fou des plongeurs.

C’est à l’été 2013 que les femmes ont été invitées pour la première fois. À peu près en même temps, il y a eu les Championnats du monde FINA à Barcelone et le lancement d’un volet féminin du Red Bull Cliff Diving.

Je savais que ce n’était qu’une question de temps avant que la compétition s’ouvre pour les femmes. J’avais eu la chance de plonger dans un événement indépendant au Mexique et tous les gars de Red Bull étaient présents. C’était un échauffement avant le début de la saison.

J’y avais aussi rencontré certains organisateurs. Ils étaient restés en contact avec moi. Ils cherchaient à intégrer des femmes au réseau. Mais quand j’ai enfin eu l’invitation officielle en 2013… j’étais enceinte de mon troisième enfant, ma première fille. J’étais contente, évidemment, mais une partie de moi trouvait ça dommage de laisser passer ma chance. J’ai dû refuser.

J’ai quand même suivi les compétitions, et les femmes ont vraiment commencé en force. Dès l’été inaugural, on a assisté aux premières triples rotations! Je n’en revenais pas. Je me suis même questionnée à savoir si j’allais être de calibre. Mais j’avais tellement envie d’être là…

L’été d’après, j’ai encore dû refuser l’invitation de Red Bull car j’avais déjà signé un contrat de cirque. Pas besoin de vous dire que lorsque j’ai finalement embarqué en 2015, après deux occasions ratées, j’étais très motivée.

Honnêtement, je ne m’attendais pas à être compétitive car j’avais vraiment moins d’expérience. En même temps, je savais que c’est ce que je voulais faire. Je me suis donc très rapidement retrouvée au même niveau que les autres.

Si bien que l’an dernier, j’ai gagné deux des sept épreuves Red Bull (Italie et Bosnie) et j’ai terminé 2e au classement cumulatif.

 

Le développement du sport

 

Je suis très heureuse d’être ambassadrice de ce sport pour mon pays. C’est un beau rôle, j’en suis très fière, mais c’est aussi tout un défi.

Premièrement, personne d’autre que moi au pays ne compétitionne sur le réseau international. Ça devient donc assez difficile de trouver un horaire d’entraînement adapté à mon calendrier de compétition qui est assez différent de celui de plongeon régulier. D’autant plus que l’entraîneur qui m’accompagne en compétition, Chris Huber, aussi responsable du haut vol au Canada, vit en Floride.

Je tiens à souligner tout de même qu’il y a de très bons entraîneurs qui travaillent avec moi à Montréal, dont Stéphane Lapointe et Jared Bitner, mais que ce ne sont pas ceux-ci qui m’accompagnent en compétition. Ils m’entraînent au quotidien.

En plus, comme c’est un nouveau sport, on manque d’installations pour les entraînements. Je plonge généralement d’une hauteur de 21, 22 ou 23 mètres. Au stade olympique, il n’existait qu’une plateforme située dans l’anneau de sécurité, à 17 mètres de l’eau. Non seulement cette plateforme était minuscule, mais elle était entourée de tiges de métal qui restreignaient mes mouvements au départ.

Lysanne dans les hauteurs du stade olympique. Crédit : Global News

Les responsables du stade olympique ont été géniaux et ont tout fait pour améliorer les installations. Je les en remercie d’ailleurs. Aujourd’hui, la plateforme est plus grande et je peux exécuter mes cercles de bras au départ.

Il reste que la seule façon de s’y rendre est de marcher sur l’anneau de sécurité, et ça, on ne peut pas le faire si la piscine est ouverte. Donc, j’ai généralement seulement accès à la piscine le dimanche soir. Mais je travaille avec l’Institut national du sport et la Régie des installations olympiques pour trouver une solution à ce problème.

Il faut aussi tenir compte que mes mouvements les plus complexes, je ne peux pas les pratiquer à 17 mètres. Je ne pratique que les bases. Je fractionne les mouvements et je les assemble dans ma tête. La seule fois où j’ai accès à la hauteur réelle en compétition, c’est en compétition! Difficile d’apprendre de nouveaux mouvements dans ces conditions-là.

Enfin, comme il n’y a pas de brevet pour le plongeon haut vol à Sports Canada, c’est un défi financier de demeurer dans l’élite mondial. Tant qu’il n’y aura pas de système de carding, je ne pourrai pas me consacrer entièrement à mon entraînement comme le fait l’équipe olympique.

Je donne donc des conférences pour financer la pratique de mon sport. Je suis aussi à la recherche d’un commanditaire notamment pour aller à des camps d’entraînement et perfectionner de nouvelles manœuvres.

Pour l’instant, peut-être que les commanditaires sont confus. Ils trouvent ça intéressant, mais ils ne veulent s’associer qu’avec les sports olympiques. Ils croient peut-être aussi que nous sommes tous des athlètes Red Bull, ce qui n’est absolument pas le cas.

J’ai un travail d’éducation à faire. Je vous confirme : c’est possible de commanditer des plongeurs en haut vol comme moi, et c’est même très avantageux. Il y a une grande visibilité à l’étranger. Quand j’ai gagné en Italie l’an dernier, il y avait 70 000 personnes sur place. Sans compter les spectateurs sur le web et à la télévision.

 

L’avenir

 

Ça ne paraît pas encore car je suis seule en compétition, mais je connais plusieurs jeunes athlètes intéressés par mon sport. Je les rencontre dans mes conférences ou par l’entremise de mon club de plongeon CAMO et de la Fédération de plongeon. Je pense qu’il y aura plusieurs plongeurs de haut vol dans l’avenir et certains auront connu ce sport grâce à moi et à mon implication.

Le haut vol est aussi en lice pour devenir un sport olympique à Tokyo en 2020. La réponse officielle du Comité olympique sera remise en juillet. Je pense qu’on est sur la bonne voie car on est le seul sport FINA qui n’est pas un sport olympique. J’ai encore en moi le même rêve olympique que lorsque je plongeais en sport-études au secondaire. J’aurai 38 ans aux prochains Jeux et je serai encore au sommet de ma forme. Surtout que les athlètes en haut vol sont plus âgés qu’en plongeon régulier et je suis en ce moment dans la moyenne d’âge.

L’un des critères pour devenir un sport olympique est aussi l’intérêt du public, et pour ça, je ne suis pas inquiète! On plongeait d’un pont de pierres en Bosnie. En Italie, on sautait de la terrasse d’un homme et on devait passer par son appartement! Tout est pensé pour la beauté des images. C’est à couper le souffle.

***Lysanne Richard est l’une des meilleurs plongeuses de haut vol au monde. Vous pourrez la suivre en action sur le circuit Red Bull, qui commence le 23 juin en Irlande et qui se termine en octobre au Chili. Elle participera également aux prochains Championnats du monde des sports aquatiques FINA à Budapest en juillet. Pour plus d’informations et pour des images à couper le souffle, rendez-vous sur le lysannerichard.com