En 20 ans sur la route, partout à travers le monde, j’ai vécu plus que ma part d’anecdotes. Laissez-moi vous en raconter deux.

 

Par Alain Chainey

 

J’ai été recruteur avec les Mighty Ducks et les Ducks durant 20 ans. Sur ces 20 années, je dois bien avoir passé l’équivalent de 5 ans à temps plein dans les chambres d’hôtels à travers le monde.

C’est 5 ans loin de ta famille et de tes enfants. Ça paraît très glamour le métier de recruteur, mais c’est exigeant et difficile pour la famille. Tu es sur la route 23 ou 24 jours par mois, encore plus quand tu es chef du recrutement.

En revanche, c’est un métier extraordinaire, très enivrant. Et en 20 ans sur la route, il m’est arrivé un nombre incalculable d’anecdotes. J’ai choisi de vous en raconter deux.

La première se déroule en Russie en 2003. À l’époque, c’était très difficile de traverser la sécurité dans ce pays. Lorsque j’allais en Russie, j’étais toujours un peu nerveux. Ok… j’étais très nerveux.

Il y avait un tournoi en avril pour les moins de 18 ans. Toutes les nations de hockey du monde étaient représentées et je devais bien sûr y être. Pour les recruteurs, c’était la dernière chance de voir les joueurs d’âge junior en Europe avant le repêchage du mois de juin.

Le tournoi durait une dizaine de jours et on regardait deux matchs par jour. C’était très éreintant, on devait se déplacer continuellement et prendre le temps d’écrire des rapports détaillés sur les joueurs que l’on venait observer.

Je ne vous mentirai pas, à la fin, j’avais hâte de rentrer à la maison. Je partais de l’aéroport de Moscou à 6 h du matin, un vol vers Montréal avec correspondance à Francfort en Allemagne.

Je suis arrivé à l’aéroport à 4h du matin. Au moment de franchir la guérite pour le contrôle de passeport, la personne responsable me lance Papers no good.

Papers no good?

Comme si mon visa de séjour était expiré. Je voyais bien que mon visa était encore valide pour trois jours. Je le lui ai montré, j’ai essayé de le lui expliquer. Rien à faire. Papers no good.

C’était la seule explication à laquelle j’avais eu droit. Il m’a fait signe d’entrer dans un petit bureau. À l’intérieur, trois agents russes m’attendaient. Je me rappelle encore de la scène, les trois hommes, avec les chapeaux russes d’époque.

J’ai commencé à être nerveux. Mon vol partait et je ne voulais vraiment pas le rater. J’ai commencé à imaginer plusieurs scénarios : ils pouvaient bien me garder en Russie 3 ou 4 jours de plus, je devrais me débrouiller pour l’hôtel, pour l’argent, pour tout en fait. Impossible de savoir ce qu’ils avaient l’intention de faire. Tu ne peux même pas argumenter, ce sont eux qui décident.

Papers no good, stay here. No plane.

Bref, je ne pouvais pas sortir de la Russie. Mais moi, je savais très bien que mes papiers étaient valides. Je transpirais beaucoup et je voyais déjà l’avion s’envoler sans moi. C’est à ce moment que j’ai eu une idée. J’ai regardé les agents… et j’ai fait le signe d’argent avec mes doigts. Vous savez, quand on se frotte l’index et le pouce ensemble.

Les trois hommes se sont regardés et ont fait le signe de 3. J’ai cru comprendre qu’ils voulaient 300 dollars américains. Par chance, j’avais ce montant-là sur moi. Je leur ai donné et subitement… Papers good.

J’ai pu prendre l’avion.

À l’époque en Russie, ça arrivait très souvent qu’on se fasse arrêter sur la rue et qu’on se fasse demander notre passeport. Si tu ne l’avais pas, on menaçait de t’amener au poste de police. La seule manière de t’en tirer, c’était de donner un peu d’argent.

Des policiers arrondissaient leurs fins de mois en se servant de touristes comme moi. C’est arrivé aussi à d’autres recruteurs. Quand tu as hâte de repartir chez toi et que tu sais que l’avion va décoller, tu deviens plus facile à manipuler.

S’ils m’avaient fait signe de leur donner 500 $, je leur aurais donné 500 $! Sans la moindre seconde d’hésitation.

Il faut dire que ça fait un bon moment de ça, j’imagine que les choses ont changé depuis.

 

Hôtel… une étoile?

 

J’ai toujours été nerveux en Russie. Jamais autant que dans la première anecdote, mais je me souviens d’une autre voyage il y a une vingtaine d’années. Dans le temps, il y avait de beaux hôtels à Moscou et à Saint-Pétersbourg, mais ça se gâtait très rapidement dans les villes environnantes.

Je me souviens d’un voyage à Tver, entre Moscou et Saint-Pétersbourg. Mon recruteur russe m’avait amené à un hôtel et ma première réaction avait été « On ne restera pas ici? »

Je mâche mes mots, mais ça n’avait pas de bon sens. C’était complètement délabré. C’était un hôtel une étoile… probablement moins que ça.

La personne à la réception m’a donné une clé pour la chambre. La clé était de la grosseur des clés pour ouvrir une cellule en prison. C’était épouvantable. Je ne pouvais même pas la transporter avec moi.

J’ai monté les deux étages vers ma chambre, j’ai ouvert la porte, puis j’ai ouvert la lumière…

Et je les ai vues se sauver devant moi. Dans toutes les directions. Des coquerelles…

C’était carrément insalubre. Les petits lits n’étaient pas plus larges qu’un corps humain. J’ai pris mon lit qui était collé sur le mur et je l’ai placé au milieu de la pièce. Je me suis dit au moins que les coquerelles n’allaient pas monter sur le mur pour tomber sur moi pendant la nuit!

Finalement, j’ai passé la semaine complète à dormir les lumières allumées pour éviter que les bestioles ne sortent.

Je me souviens aussi de la douche, la seule qu’il y avait à l’étage. L’eau qui en sortait était noire. Tu te salissais en prenant ta douche!

Non seulement je n’ai pas dormi de la semaine, je n’ai pas pris de douche non plus! Pas besoin de vous dire que je sentais la chambre des joueurs pas à peu près.

Avant de partir, j’ai appelé mon directeur général et je lui ai dit que j’allais faire un arrêt de deux jours en Finlande, question de me laver et me nourrir correctement.

 

Côté hockey

 

Côté hockey, tout ce travail peut devenir très payant, comme ç’a été le cas lors du repêchage de 2011. Les Ducks avaient le 22e choix ce soir-là. Nous avions ciblé Stefan Noesen qui jouait à Plymouth en Ontario, mais il a été choisi juste avant par les Sénateurs.

On était pris à contre-pied. Le prochain joueur sur notre liste était Matt Puempel des Petes de Peterborough. Mais je n’étais pas confortable. Je l’ai dit au chef du recrutement Martin Madden. Il m’a avoué qu’il se sentait nerveux avec ce choix lui aussi.

Peut-être qu’on l’avait placé trop haut lors des rencontres de fin d’année? Il faut savoir cependant que la liste de premier tour, normalement, on n’a pas le droit de la modifier la journée du repêchage. Le directeur général n’aime pas ça. Mais on était nerveux. On l’a dit au DG Bob Murray.

Rickard Rakell (crédit : Getty)

Notre patron a été correct, il nous a fait confiance. Il faut dire que c’est la seule fois que ç’a m’est arrivé en 20 ans. C’est très rare.

Devant nos doutes, Murray a proposé d’échanger ce choix et de parler un peu plus tard. Au même moment, les Maple Leafs ont appelé. Ils ont proposé d’inverser notre 22e choix contre leur 30e choix et leur choix de 2e tour. On a accepté.

Les Leafs ont repêché Tyler Biggs, qui n’a jamais joué un match dans la LNH. Nous, avec le 30e choix, on a repêché Rickard Rakell qui a marqué 33 buts cette saison. Puis, avec leur choix de 2e tour, on a repêché le gardien John Gibson.

Cette transaction a été extraordinaire pour nous et on a obtenu deux joueurs qui ont eu un impact important sur l’équipe.

Ce sont des anecdotes qui arrivent dans la vie d’un recruteur et que les gens ne savent pas. Oui, c’est un travail extraordinaire, très enivrant, mais c’est aussi très exigeant. Au moins, ça donne de bonnes histoires à raconter!

***Alain Chainey a été recruteur professionnel pendant 20 ans pour les Ducks d’Anaheim. Il était membre de l’équipe qui a gagné la Coupe Stanley en 2007. Il est aujourd’hui analyste à TVA Sports.