C’est comme si quelqu’un avait catapulté Alex Zanardi directement en avant de moi. Je n’ai pas eu le temps de réagir…

 

Par Alex Tagliani

15 septembre 2001 au Lausitzing, en Allemagne. Ce jour-là, j’ai eu un accident avec Alex Zanardi. Il a perdu ses deux jambes et j’y ai presque laissé ma peau.

Je m’en rappelle dans les moindres détails.

Premièrement, mon grand-père était venu de l’Italie pour me voir courser. En plus, c’était tout de suite après les attentats du 11 septembre. Personne ne voulait être là. Plusieurs pilotes préféraient carrément tout annuler et rentrer à la maison. La sécurité était très présente et ça créait une atmosphère sombre.

Un de ceux qui voulaient que la course soit annulée, c’était Alex Zanardi. Je lui en avais parlé avant la course. On se parlait assez souvent parce qu’on pouvait échanger en italien. Je me souviens lui avoir dit que c’était fou tout ce qui arrivait.

Mais pendant que tout le monde ne parlait que des attentats à New York, personne ne se concentrait sur la course. On avait la tête ailleurs. Avec du recul, on peut se demander si on n’aurait pas dû annuler… je vous en parlerai un peu plus tard.

J’étais dans un châssis Reynard, tout comme Patrick Carpentier, Tony Kanaan et Zanardi. On était très rapides et la course était serrée. Zanardi était en lutte pour la victoire et vers la fin l’épreuve, il a dû faire un arrêt aux puits.

L’accident

Pour essayer de nous devancer à sa sortie des puits, il a enfoncé la pédale au fond. Quand tu es dans les puits, la voiture est bloquée automatiquement à 65 milles à l’heure. Mais dès qu’il a franchi la ligne des puits, avec le pied au fond, il est parti hors de contrôle. Sa voiture s’est dirigée perpendiculairement sur la piste.

Moi, je roulais à 370 km/h. C’était ridicule. J’étais juste à côté de Carpentier. Quand Zanardi est apparu dans mon champ de vision, c’est comme si quelqu’un l’avait catapulté directement en avant de moi. Je n’ai pas eu le temps de réagir ni de fermer les yeux.

Pat a pu l’éviter en allant vers le haut. J’ai aussi essayé de changer ma trajectoire. On le voit dans les données de course, j’ai freiné et j’ai donné un coup de volant pour essayer de l’éviter. Mais c’était impossible.

Je suis carrément passé au travers de sa voiture. Je l’ai frappé sur la partie la plus faible du cockpit. Quelques pouces à côté, il y a les pontons, les radiateurs, la coque est plus épaisse. Si j’avais tourné le volant à droite plutôt qu’à gauche… on serait morts tous les deux.

 

Après l’accident

 

On dit que quand la lumière s’éteint et que tu as une commotion cérébrale, si tu avais les yeux ouverts au moment de l’impact, tu te souviens de tout. Moi, j’avais les yeux ouverts. Je n’avais pas eu le temps de les fermer.

Donc, je me rappelle du moment précis où nos voitures se sont frappées. J’ai perdu connaissance au moment de l’impact. Quand j’ai repris mes esprits, j’avais mal partout, j’étais raqué, mais ce n’était pas si mal dans les circonstances.

J’ai tout de suite demandé aux secours comment se portait l’autre pilote. Je n’avais aucune idée c’était qui. C’était arrivé si vite. On m’a répondu qu’ils s’en occupaient. J’ai été transporté à l’hôpital, j’ai subi des tests pour les hémorragies internes, la colonne, les vertèbres cervicales. J’avais seulement des contusions.

Puis, la femme de Zanardi, Daniela, est venue me voir. Je la connaissais pour l’avoir vue dans les paddocks. Elle m’a dit que son mari était en chirurgie, sans plus. Tout le monde évitait de me donner de l’information. Mais je voyais les visages des gens, j’entendais ce qu’ils disaient. Je comprenais la gravité de son état.

Finalement, un docteur m’a expliqué que Zanardi avait eu les jambes sectionnées. Il était entre la vie et la mort.

Entre la vie et la mort?

Je ne l’ai pas compris tout de suite. Je me disais que c’était impossible qu’un pilote meure. On ne pense jamais à ça. Nos voitures sont tellement sécuritaires. On a tous eu des accidents et on en est sortis indemnes. J’étais le parfait exemple : j’avais frappé très fort et je n’avais que des contusions!

Rapidement, je me suis demandé pourquoi moi j’étais correct, mais pas lui? Je n’avais pas encore revu l’accident. Mon cerveau tournait à pleine vitesse.

Quand j’ai quitté l’hôpital, j’avais au moins reçu la confirmation qu’il allait s’en tirer. C’est un miracle qu’ils l’aient sauvé.

On avait une autre course la fin de semaine suivante en Angleterre. C’était une semaine de merde. Il y avait du brouillard, il pleuvait sans arrêt, c’était humide. La journée aurait rendu n’importe qui nostalgique, imaginez moi après ce qui venait de se passer!

Mon corps n’était pas là, ma tête non plus. Je me brossais les dents et je ne me souvenais même plus depuis combien de temps. Je ne comprenais pas pourquoi j’étais au milieu de tout ça. J’ai pensé ne pas courir. J’avais même établi une stratégie pour carrément lâcher la course automobile. C’était clair que je n’avais pas d’affaire là.

J’ai fait la course… et je n’en garde aucun souvenir. J’ai pourtant une très bonne mémoire de ce qui m’arrive en piste. Quel tour j’ai manqué d’essence, qui m’a poussé, mes conversations avec les ingénieurs, qui j’ai dépassé et à quel tour je l’ai fait.

En Angleterre? Rien. C’était la première fois où je n’étais pas connecté à la course. Je ne pensais qu’à Alex Zanardi pendant que je roulais à 300 km/h. J’ai viré en rond pendant 250 tours. Ne me demandez pas à quel rang j’ai terminé, je ne le sais pas.

 

Les numéros

 

Vous devez savoir que je suis un peu superstitieux. C’est mon humble avis, et peut-être que vous allez trouver ça bizarre, mais je crois que les numéros sont là pour nous faire réfléchir.

Mon accident avec Zanardi m’a longtemps laissé perplexe. Je me suis longtemps posé beaucoup de questions, je me demandais si j’aurais dû être là, ce jour-là, en piste avec lui. Les gens vont lire et se dire que je pense beaucoup trop. Peut-être…

Prenons Greg Moore. Il s’est tué à la dernière course de l’année, une course à laquelle il n’aurait jamais dû participer. Il s’était cassé le poignet dans les puits durant la fin de semaine, c’était sa dernière course avec Player’s (il s’en allait chez Penske), il ne luttait pas pour le championnat.

Mais il était têtu et avait refusé de se faire remplacer. On se rappelle ce qui s’est passé, il a échappé la voiture à la sortie d’une courbe et il s’est tué. Il portait le numéro 99 et il s’est tué au 11e tour.

J’ai remplacé Greg Moore en 2000. Mon coéquipier Patrick Carpentier avait le numéro 33, mais il lui avait porté malchance. Il m’ont donc donné le 33 et Pat a pris le 32. Course après course, il m’est arrivé des malchances avec le 33. J’ai voulu changer de numéro moi aussi, mais l’équipe a refusé.

Quand j’ai eu l’accident avec Zanardi, je portais le fameux 33. Zanardi avait le 66…

Plus tard dans ma carrière en IndyCar, j’ai eu la voiture 77. J’avais fait la pole à Indianapolis, j’avais fait la pole au Texas. Mais mon équipe avait choisi de donner ma voiture à Dan Wheldon à Las Vegas pour faire un coup publicitaire.

Wheldon devait partir dernier. S’il gagnait, il y avait 5 millions de dollars en prix : 2,5 millions à l’équipe et 2,5 millions à un spectateur. Le circuit de Las Vegas est très court à 1,5 milles. Et on était 34 voitures. C’était très dangereux. On virait à 3 voitures de large.

Wheldon s’est tué au 11e tour, comme Greg Moore. En portant le numéro 77.

Crédit : Getty

Greg s’est tué au 11e tour avec le 99. Moi j’avais le 33, j’ai frappé Zanardi qui avait le 66. Et Dan Wheldon s’est tué avec le 77 au 11e tour. Tous des chiffres doublés.

Ce que je veux dire, c’est que les numéros sont peut-être là pour nous donner une leçon de vie… Ce sont peut-être des signes avant-coureurs. Est-ce que c’est bon de faire ci, est-ce que je devrais vraiment faire cela? Le questionnement vient de l’intérieur. Personne n’est là pour te guider comme une marionnette. C’est à nous de décider.

Quand Greg s’est tué, il n’avait aucune raison d’aller en piste. En Allemagne, est-ce qu’on aurait dû courser après l’attentat? Dan Wheldon, est-ce que c’était nécessaire d’organiser un stunt publicitaire en pleine course au championnat?

Tous ces chiffres doublés, c’est peut-être juste pour nous faire réaliser qu’à certains moments, on n’avait pas d’affaire là. On aurait dû annuler, dire non à nous-mêmes. Est-ce que c’était juste de la malchance, ou bien avons-nous le devoir d’apprendre de nos erreurs?

 

Zanardi, la suite

 

J’ai revu Zanardi en juillet 2002 à Toronto. On m’avait dit qu’il faisait le voyage et j’avais vraiment hâte de le voir. J’avais gardé contact avec son équipe, ses amis, je prenais de ses nouvelles. Je savais qu’il allait de mieux en mieux.

J’étais avec plusieurs autres pilotes quand je l’ai vu arriver avec ses cannes. On s’est donné une accolade. Il a fait une blague.

« Sais-tu quel est l’avantage de tout ça? Je suis presque un pouce plus grand avec mes jambes artificielles. »

Son approche, sa blague, voir comment il vivait avec l’incident, c’est comme si tout d’un coup tout le poids sur mes épaules s’était envolé. Il a revu l’accident, je l’ai revu aussi. On savait tous les deux qu’il n’y avait rien à faire.

En revoyant Zanardi, j’ai eu un déclic. « Réveilles-toi Alex, tu n’es plus dans le cauchemar. Tu fais de la course automobile et tu aimes ça. »

Zanardi a eu un accident terrible, et de son accident, il est devenu quatre fois champion paralympique en cyslisme. Son histoire après est 100 fois plus belle que son histoire avant. Ça fait drôle à dire, mais Zanardi était le candidat idéal pour passer au-travers de cette épreuve et pour inspirer des milliers de personnes par son histoire.

Alex Zanardi en paracyclisme

Pour moi, tout a changé après avoir revu Zanardi. J’ai commencé à être beaucoup plus en contact avec mes pensées intérieures. Je me suis senti privilégié.

Plus tard dans l’année, en octobre, j’ai rencontré celle qui allait devenir ma femme en Australie. J’ai terminé sur le podium, elle était avec moi. Je venais de rencontrer quelqu’un d’extraordinaire et je ne pouvais pas retourner en Amérique du Nord en sachant que cette fille-là existait à l’autre bout du monde. On est ensemble depuis 2001.

Est-ce que c’est de la chance si je suis encore vivant, est-ce que c’était le destin? Je ne sais pas trop. Mais je sais que ce n’était pas mon heure. Je ne sais toujours pas aujourd’hui pourquoi je ne suis pas mort.

Tu regardes l’accident. Un pneu passe si près de mon casque qu’il a y laissé une marque noire. Je serais mort sur le coup. Regardez tous les morceaux de carbone, ce sont des couteaux. Ça me coupe une veine, je suis mort. Les morceaux de suspension qui volent, c’est comme ça qu’Ayrton Senna est mort. Je suis passé au travers de tous ces morceaux-là.

Dans la vie, tu ne peux pas savoir que ce l’avenir te réserve. Il faut s’écouter, savoir quand dire non, savoir pourquoi on fait certaines choses. Si on s’aperçoit des signes annonciateurs, peut-être doit-on apprendre à les comprendre pour s’assurer que ce que l’on fait, on le fait pour les bonnes raisons.

***Alex Tagliani laisse sa marque sur les circuits du monde entier depuis près de 20 ans. Il a couru notamment en Atlantic, en CART, en Champ Car, en IndyCar et à tous les niveaux de NASCAR. Il courra cette saison en NASCAR Pinty’s et en FRD LMP3 en Chine. Alex aimerait remercier ses fidèles commanditaires Lowe’s, EpiPen et les restaurants St-Hubert qui l’accompagneront pour la prochaine saison.