« Kim, ton muscle est déchiré. À deux endroits. »  Je m’étais blessée à 5 jours de mon départ pour Rio…

 

Par Kimberly Hyacinthe

Connaissez-vous plusieurs personnes qui ont raté deux fois les Jeux olympiques? Il y a moi.

Plusieurs personnes se demandent comment ça a pu m’arriver… Il m’est aussi arrivé de me poser exactement la même question.

Commençons par 2012. À l’approche des Jeux olympiques de Londres, je me suis blessée aux genoux. Rien de bien sérieux, une blessure chronique. Mais je savais que mes entraînements s’en ressentaient à deux ou trois mois de l’événement. Le temps manquait.

J’ai fini par rater mes standards olympiques du 200 mètres. J’ai quand même gagné l’argent aux essais nationaux, mais ce n’était pas suffisant. C’était d’autant plus décevant que j’avais inscrit mes temps minimaux l’année précédente.

Cet échec m’a convaincue de déménager à Toronto. Je voulais m’entraîner avec l’équipe nationale, avec des filles de mon calibre ou plus rapides que moi.

En 2013 et 2014, tout a très bien été. En 2015 aux Jeux panaméricains, j’ai gagné une médaille au relais et j’ai terminé 6e au 200 mètres. Bon, je n’étais pas satisfaite de ma performance individuelle, mais je sentais au moins que j’étais sur la bonne voie pour les Jeux de Rio en 2016.

Comme de fait, mes entraînements se déroulaient à merveille. J’avais atteint les standards olympiques et j’avais encore pris le 2e rang aux essais nationaux. J’avais en poche ma qualification olympique au 200 m et au relais.

 

La blessure

 

À quelques jours de notre départ pour Rio, je participais à une étape de la Diamond League à Londres. Je devais absolument y prendre part, car ça servait de préparation pour le relais.

J’avais les muscles un peu tendus. Je savais que je n’étais pas à 100 %. J’étais un peu raquée comme on dit en bon français. Mais ça arrive assez souvent, ce n’est pas très grave. J’ai couru le relais 4 X 100 mètres. Le témoin nous a échappé, mais je me suis bien sentie.

Le lendemain, c’était ma deuxième course. Je me suis échauffée, puis je suis allée sur la piste. Après 2 ou 3 pas, j’ai senti quelque chose dans ma jambe. Comme un clic dans mon quadriceps. J’ai essayé de déposer ma jambe, ça faisait mal. J’ai décidé d’arrêter la course.

J’étais en mesure de marcher, donc j’ai instinctivement cru que je ne m’étais pas claqué ou déchiré un muscle. Je me suis dit que ça allait passer. La douleur n’était pas si vive. Même la thérapeute pensait comme moi.

Quand je suis revenue à Toronto, je suis allée voir un médecin. J’ai passé un test d’imagerie par résonance magnétique, et le soir-même, le médecin m’a appelée.

« Kim, je n’ai pas de bonnes nouvelles. Ton muscle est déchiré. À deux endroits. »

Pardon? Il m’a appelée à 23h et je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Je m’étais blessée à 5 jours de mon départ…

Je suis allée voir d’autres médecins. On a essayé de me guérir assez pour aller aux Jeux olympiques quand même. Les épreuves d’athlétisme commençaient le 12 août, au pire le relais avait lieu le 18 août.

Je m’étais blessée le 22 juillet, ce qui me laissait presque un mois pour me rétablir. Je gardais ça en tête, je faisais ma réadaptation. Et au moment de faire le test pour prouver que j’étais apte à participer aux Jeux olympiques… j’ai échoué.

J’étais démolie. Je ne ressentais plus rien. C’était ma première vraie grosse blessure, et elle survenait à quelques jours de mon départ pour Rio. Quatre années tombées à l’eau. Pourquoi ça arrivait à moi?

Comme j’avais encore l’amour du sport, j’ai regardé les Jeux à la télévision. Les gens me demandaient comment je faisais. C’était simple : j’aimais le sport. Je ne passais pas mon temps à me demander pourquoi je n’étais pas là. Je regardais, c’est tout. Qu’est-ce que j’aurais fait de toute façon? Je serais restée dans mon lit à pleurer?

Je suis partie en voyage après les Jeux, car je devais faire quelque chose pour moi, pour me changer les idées. Je suis partie en voyage, je suis revenue, j’ai donné quelques conférences, puis j’ai repris l’entraînement. Au total, j’ai eu besoin de deux mois de congé. Je ne voulais plus rien savoir.

En fait, je n’ai jamais pensé à arrêter, mais j’avais vraiment besoin d’une pause. J’ai repris l’entraînement tranquillement. Au début, je n’étais pas très motivée. Je le faisais par automatisme.

 

La perte d’un coéquipier

 

J’ai fini par relativiser tout ça. J’ai repensé à mon coéquipier, mort devant mes yeux en 2015.

On était en camp d’entraînement à St-Kitts. On allait là une ou deux fois par année. D’habitude, après les entraînements, on allait à la plage. L’eau salée aide pour la récupération des muscles.

Cette journée-là, les vagues étaient très hautes. On était cinq ou six en cercle et tout d’un coup, on a entendu un cri. « Help, help, help! »

On ne savait pas trop ce qui se passait. On pensait que c’était une blague. Ça n’arrive jamais ce genre de choses-là! « For real, come help me. »

Le ¾ de mes coéquipiers ne savaient pas nager. Moi, je savais nager, mais pas dans les hautes vagues. Je n’y ai pas pensé deux secondes et je suis partie vers lui. Un ami m’avait déjà dit que quand quelqu’un se noie et qu’il panique, il peut t’entraîner avec lui sous l’eau.

Kimberly n’hésite jamais à partager son histoire dans les écoles. (crédit : Facebook)

Donc je me suis approchée prudemment. Je lui ai demandé de se calmer, puis je lui ai dit qu’on allait le tirer de là. Et au moment où j’aurais pu lui prendre la main, une vague l’a repoussé encore plus loin.

Là, c’est moi qui ne touchais plus le sol. J’ai commencé à paniquer. J’étais incapable de rebrousser chemin, j’avalais de l’eau, je me faisais brasser. Je me suis dit, ça y est, moi aussi je vais partir. Je capotais.

Je me suis calmée et j’ai essayé d’avancer sous l’eau. Ça a fonctionné. Mes coéquipiers ont fait une chaîne humaine pour me ramener vers eux.

Des sauveteurs ont essayé d’aller chercher mon coéquipier avec des petits surfs de flottaison. Ils n’ont pas avancé assez vite en raison des vagues. Ils ont réussi à s’approcher de lui, mais il est disparu. On a passé le reste de la journée à attendre sur la plage. À la fin de la journée, des plongeurs ont retrouvé son corps. C’était en 2015 avant les Jeux panaméricains.

 

Perspective

 

Cet événement tragique m’a permis de remettre mes tribulations en perspective. De remettre toute ma vie en perspective au fond. Tout ce qui m’arrivait était très dommage, c’est sûr, mais je pouvais encore courir! J’imagine que c’était une épreuve que je devais vivre. Deux fois plutôt qu’une.

J’en parle dans mes conférences. Je parle aussi de ma persévérance. Oui, j’ai gagné des médailles, mais j’ai perdu plusieurs fois aussi. J’ai perdu plus souvent que j’ai gagné dans le fond. Perdre, ce n’est pas une fin en soi.

La première fois que je suis allée aux Championnats universitaires, j’ai terminé 6e. La deuxième fois, je n’ai même pas fait la finale. J’ai pensé tout abandonner. J’ai décidé de me donner une autre chance et à la troisième tentative, en 2013, j’ai gagné.

Plus tu travailles fort, plus c’est gratifiant d’atteindre ton objectif. C’est un sentiment impossible à décrire.

***Kim Hyacinthe est une sprinteuse qui se spécialise dans le 200 m. Elle a gagné le bronze au relais 4 X 100 m aux Jeux panaméricains de 2015 et l’or au 200 m aux Jeux universitaires de 2013. Elle fait partie du quatuor qui a inscrit le meilleur temps de l’histoire du Canada au relais 4 X 100 m. Aucune Canadienne n’a couru un meilleur 200 mètres qu’elle depuis 1984.