J’ai la chance d’avoir mes deux belles petites filles en santé. J’ai compris que les Jeux olympiques, c’est une poussière, un moment de vie.

Par Jasey-Jay Anderson

 

Les Jeux olympiques de Vancouver approchaient à grands pas. C’étaient mes quatrièmes Jeux, et j’avais échoué à 100 milles à l’heure dans les trois précédents.

J’essayais de suivre les conseils des grands, ceux qui ont accompli leur rêve olympique. Une des suggestions était d’éliminer toutes les distractions. Entre autres, évidemment, famille et amis qui t’accompagnent aux Jeux olympiques pour t’encourager.

Souvent, comme ce sont les Jeux olympiques, tes proches vont venir, mais dans les autres courses, ils ne sont pas là. Forcément, tu penses plus à eux, tu te soucies d’eux, ça peut devenir une distraction.

Crédit : Comité olympique canadien / Presse canadienne / Darryl Dyck

Puisque mes parents et ma femme étaient venus à tous mes Jeux olympiques avant Vancouver, je me suis dit que c’était peut-être une des raisons de mes insuccès. J’ai décidé de dire à ma mère que je préférais qu’elle ne vienne pas.

Je fais beaucoup de randonnées dans le bois avec elle. Pendant une de celles-ci, on parlait de Vancouver et j’ai décidé d’aborder le sujet.

« Mom, je voulais te parler de Vancouver…»

J’avais le cœur gros mais je me disais qu’il fallait que je le fasse pour atteindre le but ultime. Ma mère m’a arrêté dans mon élan.

« Mon gars, je t’arrête là. Je sais exactement ce que tu vas me demander et je ne te laisserai pas faire ça. »

Elle voulait que je me mette à sa place. Elle avait été là toute ma vie à me supporter, à m’encourager, de n’importe quelle manière possible, avec amour.

« Si tu penses que c’est moi la distraction, il va falloir que tu t’y fasses. Je serai là à Vancouver, et peu importe ce qui arrive, je vais t’aimer. »

Elle a arrêté ça là. Je me sentais tellement cheap. Le sentiment est le même plusieurs années plus tard quand j’y repense. Je n’en reviens pas d’avoir voulu lui enlever ça, à la maison en plus. C’étaient les Jeux olympiques les plus proches pour elle, les plus glorieux aussi, d’une certaine manière.

 

La perspective

 

Ce jour-là, j’ai appris ce qu’était la perspective. On peut voir n’importe quelle situation, de n’importe quelle manière.

Justement en allant vers Vancouver, j’avais beaucoup de points d’interrogation. Quand tu as échoué tant de fois et que tu es plus âgé, j’avais 34 ans à l’époque, tu n’es pas considéré parmi les favoris.
Personne ne tournait les yeux vers moi. Les médias me demandaient pourquoi cette fois-ci, ce serait la bonne. Et ma mère avait mis le paquet, il y avait une vingtaine de membres de ma famille à Vancouver : cousins, cousines, oncles, ma femme, mes enfants, mes parents, mon frère, sa blonde… Tout le monde qui pouvait y être y était!

Je me souviens le matin de la compétition à Vancouver. Avant d’ouvrir les rideaux, j’imaginais le soleil radieux, le ciel bleu. Plutôt, il pleuvait à boire debout, on n’y voyait rien. Je me traînais les pieds pour me rendre à la montagne. Je savais trop bien qu’après ma première descente, je serais trempé en entier.

En plus, il n’y avait pas de neige, donc je ne m’étais pas entraîné depuis mon arrivée à Vancouver. C’était un gros problème pour moi. Je dois normalement faire plusieurs descentes avant ma première course, je dois me réchauffer, trouver mon groove.

Je n’avais pas fait une seule descente avant le début de la compétition. Ça ne m’était jamais arrivé. J’étais vraiment déboussolé. Comme de fait, à ma première descente, j’ai terminé 20e. Même pas proche… Je voyais déjà la répétition de mes trois autres Jeux olympiques.

À ma deuxième descente, je me suis pris en mains, j’ai mieux ajusté mon équipement. Ç’a fonctionné et j’ai gagné cette manche-là. Ça m’a donné le 10e temps cumulatif et je suis passé à la finale. C’est tout ce dont j’avais besoin.

En me sentant plus à l’aise, j’ai pu prendre une planche plus agressive. Tranquillement, j’ai avancé, avancé, avancé, puis je me suis retrouvé en grande finale, or ou argent assuré!

 

La descente

 

Il y avait deux manches en grande finale et moi et mon adversaire devions skier chacun des deux parcours. Mais après la première descente, j’avais ¾ de seconde de retard. C’est beaucoup dans mon sport!

Vous devez aussi savoir qu’en surf des neiges, il y a deux cadences de départ : les lumières par-dessus la porte et une séquence de sons (des bip). Un départ, c’est un peu comme une danse. Tu te synchronises avec le son beaucoup plus qu’avec la lumière.

Or, on nous a annoncé que le son ne fonctionnait pas pour la dernière manche. Mais il fallait y aller quand même : il pleuvait, c’était télévisé, pas de temps à perdre. Quand tu as un retard, c’est encore plus important de parfaitement synchroniser ton départ, et ça devenait plus complexe pour moi.

J’ai tout de suite pensé à ma mère. Je savais qu’il y aurait des distractions et que je devais bien m’y faire. J’ai pensé à tellement de choses en même temps. Au final, avant même de commencer la dernière descente, j’ai su que j’allais gagner.

Je le savais, car j’étais sûr que la situation allait affecter mon adversaire.

Quant à moi, j’avais songé tellement de fois aux distractions. J’étais prêt mentalement. Les Jeux olympiques, ça t’affecte intérieurement. Au point où tu peux en devenir obsessif et triste.

Si tu es capable de gagner une Coupe du monde, un Championnat du monde, logiquement tu es capable de gagner aux Jeux olympiques. Sauf que c’est une fois aux quatre ans. Si tu as une malchance, le rêve s’effondre assez vite. Tu peux faire ta chance, mais tu dois aussi avoir de la chance. Il y a de la chance, libre dans l’air, que tu dois aller chercher.

Et si tu n’atteins pas tes buts, es-tu un perdant pour le restant de ta vie?

À un moment, j’ai dû me demander quelle était la chose la plus importante dans ma vie. Est-ce que c’était de gagner les Jeux olympiques?

 

Mes petites filles

 

Je voyais mes belles petites filles en bas de la piste. Elles avaient 3 et 4 ans à peine. Je me voyais arriver en bas deuxième. J’ai même imaginé un scénario où je ne m’étais même pas qualifié pour la finale. D’une façon ou d’une autre, elles m’auraient dit que j’étais le meilleur au monde.

J’ai rencontré à travers ma carrière des parents qui ont des enfants malades. J’ai la chance d’avoir mes deux belles petites filles en santé, avec un futur brillant. Et je suis leur père. Finalement, j’ai compris que les Jeux olympiques, c’est bien peu. C’est une poussière, un moment de vie.
La petite porte de départ qui ne fonctionnait pas, je m’en foutais. La pluie, le manque de visibilité, les médias qui pensaient que je n’étais plus capable, le retard en finale… Des poussières dans mon chemin olympique.

Mes petites filles étaient en santé, j’avais du plaisir dans la vie, ma femme était heureuse, ma mère aussi. Elle voyait son gars courir en finale. Tout le reste, c’était juste un défi de plus pour mériter ce que je savais que j’étais capable d’accomplir.

J’ai trouvé la sérénité pour faire ma descente sans pression, pour apprécier le moment. Je me suis dit que j’allais faire un virage à la fois, que j’allais me concentrer, que j’allais l’apprécier. C’était simple, c’était agréable, et j’avais hâte de voir mes enfants.

J’ai eu un des meilleurs départs de ma vie. J’ai répété dans ma tête la cadence que j’avais entendue des centaines de fois. La descente qui a suivi a été exécutée à la perfection. Au milieu, exactement où je pensais que j’allais rattraper mon adversaire, c’est ce qui est arrivé.

Et j’ai gagné l’or olympique devant ma mère, mes enfants, ma femme, ma famille.

La perspective était à l’honneur ce jour-là. Pour me rappeler qu’il est possible, juste en changeant la façon de voir la vie, juste en changeant la manière d’aborder une situation, que le moment soit complètement différent.

 

***Jasey-Jay Anderson a participé aux 5 derniers Jeux olympiques, et il espère participer à ceux de 2018. Il est 4 fois champion du monde, 2 fois en slalom géant parallèle, une fois en slalom géant et une fois en slalom parallèle. Il a gagné 4 titres au cumulatif de la Coupe du monde de surf des neiges. Il conçoit également des planches pour sa propre entreprise Jasey-Jay snowboards