J’ai senti un pincement au dos. Ça me semblait anodin. Après trois jours, je ne pouvais plus mettre mes souliers…

 

Par Antoine Valois-Fortier

 

En 2008, je suis parti de Québec dans le but d’intégrer l’équipe nationale de judo à Montréal. Ça m’a pris un an avant d’y parvenir. J’avais à l’époque 19 ans.

J’avais l’avenir devant moi. Je faisais partie des athlètes à surveiller en vue des Jeux de Londres en 2012. J’étais loin de me douter à l’époque que j’allais passer 15 mois en réadaptation…

J’étais entré dans l’équipe nationale depuis quelques mois à peine lorsque j’ai participé à une compétition de niveau junior en Allemagne. Tout se passait bien pour moi. J’accumulais les victoires et j’étais rendu à me battre pour le bronze.

Soudain, en plein combat, j’ai senti un pincement au dos. Sur le moment, je n’ai pas eu trop mal. J’étais bien réchauffé, il y avait l’adrénaline. Ça me semblait anodin.

Quelques heures plus tard, mon état s’est empiré. Après trois ou quatre jours, je n’étais même plus capable de mettre mes souliers. C’est mon colocataire qui m’aidait à m’habiller le matin parce que j’avais trop mal au dos.

Photo COC : Jason Ransom

Je suis allé voir les physiothérapeutes de l’équipe nationale, j’ai parlé aux entraîneurs, j’ai fait quelques tests. Après un test d’imagerie par résonance magnétique, le diagnostic est tombé : hernie au dos avec un disque fissuré du côté droit.

C’était une blessure importante. Je venais tout juste d’intégrer l’équipe nationale, et on m’annonçait que j’allais peut-être être obligé de mettre mon sport de côté à tout jamais. À tout le moins, je savais que ça allait me prendre énormément de temps pour retrouver la forme…

Je devais aller chez le physio 4 ou 5 jours par semaine. J’étais encore étudiant au cégep, et le soir, plutôt que d’aller m’entraîner avec mes coéquipiers, je devais rester à la maison. Pendant plus d’un an, je suis allé voir le médecin dans l’espoir d’entendre de bonnes nouvelles. La progression était extrêmement lente.

C’est là que j’ai saisi l’importance de mes proches, de ma famille, de mon entraîneur Nicolas Gill. Tous leurs petits conseils, toutes les phrases clés prononcées au bon moment, ça me redonnait de la motivation pour passer au travers de cette épreuve.

Il y avait une bonne partie de réadaptation physique, mais il y avait aussi beaucoup de psychologie.

J’étais très déprimé d’avoir fait le sacrifice de quitter la maison. J’étais déprimé aussi d’avoir atteint mon but, puis de l’avoir vu s’envoler en quelques mois. Tout ça en gardant au fond de la tête qu’il était possible que je ne fasse plus jamais de judo!

Chaque jour, j’essayais d’aller chercher le petit 1 % dans ma réadaptation. J’essayais aussi de garder contact avec l’équipe le plus souvent possible. J’allais souper avec mes coéquipiers, j’essayais d’aller faire mes exercices de réadaptation en même temps que les entraînements de judo.

Simplement la manière que Nicolas Gill et les autres me parlaient, ça me faisait sentir que j’étais encore dans le coup. Ça m’a beaucoup aidé.

 

Londres

 

Ma première compétition à mon retour, je me souviens, Nicolas m’avait amené lui-même. Il avait pris un de ses week-ends juste pour ça. Il m’avait amené à une petite compétition dans les bas-fonds de l’Ontario. Une compétition de niveau régional pour revenir progressivement.

J’étais très excité et heureux. Ma relation avec le judo avait changé. Je ne voulais plus être champion du monde, je voulais seulement pratiquer mon sport à nouveau. Je voulais revivre la sensation de gagner des combats en compétition. Je ne pensais pas plus loin que ça.

À ce moment-là, presque personne ne croyait en mes chances aux Jeux olympiques de Londres. Surtout qu’ils approchaient à grands pas.

Mais Nicolas m’avait donné un conseil que j’ai toujours gardé en tête : aller aux Jeux olympiques, c’est comme un marathon, pas un sprint. Il m’a rappelé que je devais faire un petit pas chaque jour pour me rapprocher de mon objectif.

Crédit : Judo Canada

J’avais constamment en tête les mots de mon entraîneur. Ça m’aidait à me lever le matin, de penser à ce que j’avais à faire pour m’améliorer. Ça me gardait motivé.

Ironiquement, ma blessure m’a aussi servi dans ma préparation pour Londres. Non seulement elle m’a permis de me connaître beaucoup mieux, elle m’a aussi permis de croire en les causes perdues. Il n’y avait pas beaucoup d’espoir que je recommence à pratiquer mon sport après ma blessure. Pourtant, j’étais là sur les tatamis et ça me permettait de rêver plus grand que nature.

Quand je suis arrivé à Londres, j’étais 17e ou 18e tête de série. Bref, personne ne me voyait sur le podium. J’étais passé sous le radar, avec les autres athlètes et avec les médias.

Quelques jours avant le début de ma compétition, je suis allé voir mon bon ami Sergio Pessoa. Il se battait chez les -60 kg. Cette journée-là, je ne m’étais pas entraîné, j’étais seulement allé voir à quoi ressemblaient les sites de compétition.

J’ai eu un déclic. Dans les médias, on voit surtout les gens qui célèbrent aux Jeux olympiques. Mais moi, j’avais accès aux salles d’échauffement et je voyais les gens qui revenaient après leur combat. Presque 80 % des judokas étaient déçus, en larmes. C’était moins rose que ce que j’imaginais.

C’est en voyant ça que le stress est tombé. Je me suis dit que tant qu’à m’être rendu aux Jeux de Londres, j’allais m’exprimer complètement. J’allais donner tout ce que j’avais, sans retenue. Je ne voulais pas avoir de regrets face à ma performance.

Et c’est ainsi que quelques mois après avoir repris la compétition, après 15 mois de réadaptation, après avoir cru que je ne pratiquerais plus jamais le judo… j’ai gagné une médaille de bronze aux Jeux olympiques.

Terminer 3e, ça reste encore difficile à décrire. Ç’a été un moment de joie extrême.

 

Nicolas Gill

 

Antoine et son entraîneur Nicolas Gill (Crédit : COC)

Je garde de cet épisode de ma carrière une faiblesse au dos. C’est mon talon d’Achille. En décembre dernier, j’ai dû être opéré à la hanche, dans le but de venir aider le support de mon dos. Je dois constamment me soigner et faire attention. Au moins, j’ai appris à connaître mes limites. Plus jeune, je me disais que plus, c’était mieux. J’ai dû changer mes habitudes d’entraînement pour le faire de manière plus intelligente et plus structuré. À 27 ans, je me fais vieux en judo…

Le connaissant, je sais aussi que mon entraîneur Nicolas Gill ne prendra aucun mérite pour cette médaille de bronze. Il aurait dit qu’elle me revenait entièrement. Ça aurait été sa réponse mot pour mot.

Mais il a joué un plus grand rôle qu’il ne le pense. On voit souvent le coach comme la personne qui va aider l’athlète techniquement. On oublie parfois toute l’importance du côté humain. Il a joué un grand rôle dans ma motivation, pour m’aider à passer au travers des périodes difficiles.

Encore aujourd’hui, je garde en tête sa comparaison marathon-sprint. Prendre son temps et faire la petite chose qui compte jour après jour. Malgré les hauts et les bas, toujours marcher vers ton objectif. J’en suis la preuve.

 

***Antoine Valois-Fortier est l’un des meilleurs judokas de l’histoire canadienne. Il a gagné le bronze olympique à Londres en 2012, ainsi que deux médailles (argent et bronze) en Championnats du monde.