J’aurais pu retourner à l’hôtel et être fâché. J’ai plutôt pris une décision qui a créé un déclic dans ma carrière de skieur…

Par Mikaël Kingsbury

 

Calgary, janvier 2010.

Les Jeux olympiques de Vancouver approchaient à grands pas. J’avais 17 ans. Je participais à ma toute première Coupe du monde.

Il y avait deux épreuves, une samedi et une autre dimanche. Je me sentais comme un joueur de hockey qui atteint enfin la LNH. C’était enivrant, surtout à l’âge que j’avais. Je réalisais vraiment un rêve.

J’avais eu un bon début de saison en US selection, une compétition avec des bosseurs américains. J’étais même monté sur le podium en duel quelques semaines auparavant. Je savais que je n’étais pas trop loin du calibre Coupe du monde.

Mais à Calgary… La première journée de compétition, j’ai fait une sortie de parcours. La deuxième? Je me suis planté après le premier saut. Je ne me souviens même plus à quel rang j’ai terminé. (NDLR : 36e et 54e).

J’étais vraiment déçu. Au fond, je pense que je me suis laissé impressionner. Par les caméras, par la grandeur de l’événement, c’était bien organisé, on dormait dans un bel hôtel. Je vivais un peu trop le rêve de petit gars.

Au lieu d’être concentré sur ma performance, j’étais surtout impressionné de skier sur la même piste que tous mes héros de jeunesse.

Après la deuxième journée, j’aurais pu retourner à l’hôtel et être fâché. J’aurais pu bouder. Plutôt, j’ai pris une décision qui a créé un déclic dans ma carrière de skieur. J’ai décidé d’aller observer à la loupe ce que les meilleurs faisaient.

Pas seulement en piste, je voulais voir toute leur préparation. J’avais jugé que c’était une de mes faiblesses. Je suis remonté en haut du parcours et j’ai regardé. Je voulais tout voir.

Personne ne m’avait dit de faire ça et je crois être passé incognito. Si quelqu’un a remarqué ma présence, en tout cas, personne ne m’a jamais rien dit. J’en ai seulement parlé à mes parents.

 

Apprendre

 

Je me souviens très bien du moment. Il y avait une petite chaise dans le coin et je me suis assis. Au début, je voulais surtout savoir à quoi ressemblait une finale de la Coupe du monde vue d’en haut, puis j’ai décidé de rester pour analyser les meilleurs.

J’ai découvert un autre côté du ski, le côté le plus important.

J’ai observé Dale Begg-Smith. Je me souviens qu’il s’assoyait pour regarder les autres courses. Il écoutait les pointages. Il s’échauffait tranquillement, il n’avait pas l’air stressé. Il n’avait pas l’air de penser à sa descente.

Crédit : Comité olympique canadien

J’ai observé Alexandre Bilodeau. Avant les épreuves, j’étais toujours stressé. J’écoutais de la musique, je pensais beaucoup aux résultats. Je n’étais pas assez actif, j’avais froid tout le temps. Alex faisait des bons échauffements en haut.

Des fois, c’est seulement la tenue de corps que je remarquais. Je regardais des skieurs confiants. Ce n’est pas comme ça que je me sentais.

J’ai regardé comment ils fixaient leurs skis, combien de temps avant leur descente ils commençaient à se préparer… Tous ces petits détails que personne ne remarque.

J’aimais comment Alex se réchauffait, comment Dale regardait les autres courses. Ils avaient l’air d’avoir du plaisir. Je me suis dit que j’allais garder ce que j’aimais et que j’allais l’essayer, même si je n’étais pas vraiment à l’aise avec ces nouvelles façons de faire.

Je me suis dit, prochaine course, peu importe, je vais faire comme les meilleurs au monde.

J’ai été rétrogradé en Nor-Am. Je n’avais jamais gagné sur ce circuit. J’étais capable de faire des podiums, mais je ne faisais pas partie des favoris. Cette fois, j’ai essayé de me simplifier la vie entre les deux oreilles!

Résultat : j’ai gagné 3 épreuves Nor-Am de suite et j’ai gagné le circuit cette année-là. Quand je suis revenu en Coupe du monde, j’ai terminé deux fois en 4e place, et l’année d’après, j’étais 3e au monde!

 

Un déclic

 

Cette Coupe du monde à Calgary a été un point tournant de ma carrière. J’ai décidé d’étudier les meilleurs. Je ne crois pas que ce soit très commun. En Coupe du monde, je n’ai jamais vu quelqu’un absent de la finale remonter en haut de la piste.

Maintenant, je suis reconnu comme étant celui qui gère le mieux les grands moments, celui qui est capable d’ajuster sa stratégie à la dernière minute. Ma force, c’est entre les deux oreilles. J’ai travaillé fort sur ma technique, mais au fond, tout est parti de là.

Encore aujourd’hui, je regarde beaucoup les autres, même si je ne veux pas trop que ça paraisse. Même quand ça va bien pour moi, même si je suis celui qui maîtrise le mieux la piste. Je regarde toujours les autres au cas où ils feraient quelque chose de mieux. Je note leurs points d’accélération, où ils atterrissent, comment ils ralentissent avant le saut du bas.

Je trouve ma propre stratégie en observant. Des fois, j’ai l’impression que je peux gagner avant même de skier, juste avec ma préparation.

Crédit : AP

Être stressé, ça brûle beaucoup trop d’énergie. Quand vient le moment de skier, tu es moins concentré. C’est pour ça que je ne suis pas le plus expressif après les qualifications et les premières finales. Je sais trop bien que le travail n’est pas fini avant la dernière descente. Ça aussi je l’ai appris des meilleurs ce fameux jour de janvier 2010.

Aujourd’hui, je n’hésite jamais à aider les plus jeunes, mais ils me posent surtout des questions techniques. C’est rare qu’on me parle de psychologie. Quand on le fait, je donne des petits trucs. Ça ne me dérange pas. Mais je ne peux quand même pas dire tout ce que je fais, c’est un peu intense… et ce serait une longue discussion.

Avec ce texte, je peux au moins leur dire que le moment où j’ai décidé de monter en haut de la piste pour observer les autres plutôt que d’aller bouder à l’hôtel, tout a changé. Avant, j’étais bon techniquement. Après, je me suis mis à dominer comme jamais.

Et j’ai eu 63 podiums en Coupe du monde depuis ce jour-là.

 

***Mikaël Kingsbury est le meilleur skieur acrobatique spécialiste des bosses de l’histoire. En décembre 2015, avec sa 29e victoire en Coupe du monde, il est devenu le skieur le plus titré de tous les temps. Il est rendu à 42 médailles d’or. Il compte aussi 2 titres mondiaux et 12 Globes de cristal.