J’ai dit au contact de Marc Ramsay en Colombie : «Je pars demain à 3h du matin. » J’ai laissé derrière moi ma femme, ma fille, mes sœurs…

 

Par Eleider Alvarez

 

Je viens d’une famille unie. Mon père avait un bon travail en Colombie, dans une compagnie forestière. On ne manquait de rien. Il y avait toujours de la nourriture pour mes deux sœurs et moi.

Chaque fois que la guérilla exigeait un paiement à la compagnie forestière, elle payait. Tout allait bien… jusqu’au jour où elle a cessé de payer. La guérilla est entrée dans le camp des travailleurs et a kidnappé un ami de mon père.

Mon père a remis sa démission et il a été longtemps sans travail. Pour subvenir à nos besoins, il a fini par accepter un moins bon emploi, qui le forçait à quitter la maison durant un mois, parfois même deux.

Quand ma mère est morte en 1999, j’avais 14 ans. Très jeune, je me suis donc retrouvé seul à la maison avec mes deux sœurs.

La nourriture était beaucoup plus rare. Je me souviens d’un jour, il n’y avait qu’une banane plantain dans la maison pour qu’on se nourrisse tous les trois. Je m’en souviendrai toujours. Ma famille passait une très mauvaise période.

J’ai une sœur plus âgée, une plus jeune. Sans mère, sans père, j’ai commencé à faire des petits vols. Des erreurs d’adolescents. Je n’avais aucune autorité parentale. Sans le dire à mon père, j’ai quitté l’école quand j’avais 15 ans.

Mais je continuais à boxer. Je boxais à cause de ma mère. Avant qu’elle ne meure, quand je revenais de l’école, j’allais traîner dans la rue. Parfois jusqu’à 22h. Ma mère avait parlé à mon entraîneur de boxe et elle voulait que je prenne le sport au sérieux. Elle voulait que je cesse de traîner dans la rue.

Moi, je n’aimais pas la boxe. Je voulais être chanteur. Ma grande sœur chantait, ma petite sœur aussi. C’était mon rêve. Je faisais du rap freestyle. C’était mon passe-temps. Je boxais seulement pour faire plaisir à ma mère.

Son décès a tout changé. J’ai commencé à m’entraîner pour vrai. Je le faisais pour elle. Je le faisais en me disant qu’elle serait fière de moi. J’aimerais tellement qu’elle soit là aujourd’hui pour voir où je me suis rendu…

 

Le parcours

 

Dès le premier jour, on m’a dit que j’avais de bonnes qualités de boxeur. J’étais grand, athlétique, j’avais de longs bras, je frappais en combinaison. C’était naturel chez moi.

À mon premier championnat régional, j’ai gagné la médaille d’or. À mes premiers Jeux départementaux d’Antioquia, j’ai gagné aussi.

La victoire aux Jeux panaméricains (Crédit : Getty)

En 2002, je suis allé aux Championnats du monde juniors, mais ça s’est très mal passé pour moi. J’ai croisé un Lithuanien plus grand que moi. Le seul moment dans le combat où j’ai réussi à l’atteindre, c’est quand on s’est touché les gants au début du combat… J’ai perdu 15-4. Je ne sais même pas comment j’ai fait 4 points!

Quand je suis passé chez les seniors, j’ai redoublé d’ardeur. J’étais fort dans la tête. Je voulais être champion national. Ma première médaille d’or chez les seniors, je l’ai gagnée en 2005, dans ma province.

Ensuite, aux Jeux bolivariens (Colombie, Panama, Venezuela, Équateur, Bolivie, Pérou), j’ai perdu en finale contre un Vénézuélien.

À ce moment-là, en 2005, j’étais le seul boxeur de l’équipe nationale colombienne qui n’était pas payé. On trouvait que je manquais de préparation. J’ai continué quand même. J’ai continué car je voulais démontrer à tout le monde que j’étais capable. Que rien ne pouvais m’arrêter. Je tiens ce fort caractère de ma mère.

À l’approche des Jeux sud-américains de 2006, j’ai participé à une Coupe au Venezuela, la Bataille de Carabobo. En finale j’ai perdu contre… ce même Vénézuélien.

Et devinez qui le tirage a voulu que je rencontre aux Jeux sud-américains de 2006 en Argentine? Le Vénézuélien.

Mon entraîneur m’a dit, c’est maintenant ou jamais. Et je l’ai battu par un point. Il ne m’a plus jamais battu après. Je me suis retrouvé en finale contre un Brésilien, que j’ai battu aussi. J’étais le plus sous-estimé de l’équipe nationale, le moins payé, et après ce tournoi je suis devenu le mieux payé.

 

Les Jeux panaméricains

 

C’est à ce moment-là, aux Jeux sud-américains, que j’ai reçu ma première offre pour passer chez les professionnels. J’ai dit non. Ce n’était pas un bon gars. C’était un dépisteur de talent américain. Il m’avait donné rendez-vous à l’hôtel à 19h, mais il ne s’est jamais présenté.

Je l’ai attendu une heure avant de partir. Quand il m’a appelé plus tard, je lui ai dit que j’avais attendu assez longtemps. Je me suis dit que je n’étais pas assez intéressant pour lui.

Seul mon entraîneur savait que cette rencontre avait lieu. Il m’avait donné un seul conseil : si tu veux passer chez les pros, fais-le bien, mais si tu restes chez les amateurs, je ferai de toi le meilleur boxeur de la Colombie.

J’avais la chance de le devenir lors des Jeux panaméricains de 2007 à Rio de Janeiro au Brésil. Mais je m’étais blessé à la main en préparation lors du tournoi Roberto-Balado à Cuba. La douleur était encore vive et je devais recevoir des injections pour calmer la douleur.

Je me souviens de la demi-finale contre un boxeur de l’Équateur. J’avais très mal et je ne pouvais pas frapper à ma pleine puissance. Je l’ai dit à mon entraîneur mais il n’a rien voulu entendre. Il croyait beaucoup en moi. Malgré tout, j’ai atteint la finale par 2 points.

Le combat pour l’or contre le Cubain Yuciel Napoles a été très serré. Il m’avait battu 2 fois avant les Jeux. C’était hors de question que je perde trois fois. Dans le 2e round, je l’ai atteint d’une droite et il a fait un 360 degrés. Il n’a jamais récupéré de ce coup. Je suis sorti comme contre Lucian Bute. Main droite, crochet de gauche, je l’ai mis KO.

 

Marc Ramsay

 

J’ai rencontré Marc Ramsay aux Championnats du monde 2007 à Chicago. Il m’a remis un papier disant qu’il était avec le groupe GYM, qu’il entraînait des gens comme Jean Pascal. Je n’avais aucune idée qui était Jean Pascal!

J’ai été éliminé en huitièmes de finale aux Mondiaux, mais j’avais déjà attiré l’attention de plusieurs promoteurs. Le gars qui m’avait fait faux-bond m’appelait encore.

Crédit : Getty

Un autre m’offrait 50 000 $ pour que je signe un contrat. J’ai fait une contre-offre : 25 000 $ maintenant et 25 000 $ après les Jeux olympiques. Je n’étais pas encore qualifié mais je voulais vraiment aller aux Jeux olympiques. Il n’avait pas assez confiance que j’allais y parvenir. J’ai dit non. Je n’ai pas besoin de personnes négatives dans mon entourage.

Il faut dire que ma blessure aux tendons de la main commençait à me causer du souci. J’ai dû être opéré par le soi-disant meilleur docteur spécialisé dans les mains en Colombie. Il m’a laissé avec une main avec seulement 2 jointures plutôt que 4! La récupération ne fonctionnait pas. Certains croyaient même que ma carrière était terminée. J’avais peur de lancer des coups de poing.

J’ai dû attendre au tout dernier tournoi de qualification olympique avant d’obtenir ma place. Quand les gens ne croient pas en moi, ça me donne le courage.

J’ai été éliminé rapidement aux JO, mais tout s’est bousculé ensuite. Marc Ramsay m’écrivait sans arrêt. Le promoteur aux 50 000 $ est revenu. J’ai eu des offres en Allemagne, en Argentine, Golden Boy Promotions aussi.

Au même moment en Colombie, un nouveau boxeur blanc aux yeux bleus, sympathique, est devenu le préféré de la Fédération de boxe colombienne. Ils le voulaient dans l’équipe olympique. À un point tel que la rumeur courait qu’il m’avait dominé à l’entraînement.

Je m’en souviens comme si c’était hier. Le président de la Fédération m’a appelé pour me demander ce qui s’était passé en sparring. Je ne savais pas de quoi il parlait. Je lui ai demandé s’il avait regardé le sparring avec son cul. Je peux parfois avoir mauvais caractère…

J’en ai parlé à mon entraîneur. J’étais insulté. Je lui ai dit que si un jour il venait me chercher et que je n’étais plus là, il saurait pourquoi.

Je parlais encore souvent à Marc à ce moment-là. Il voulait que je vienne à Montréal pour me faire une proposition en personne. Il voulait jaser face à face. Si je disais oui, tant mieux, si je disais non, je retournais à la maison tout simplement. J’ai aimé ça. C’était clair.

Dès que mon entraîneur a quitté l’hôtel (j’habitais à l’hôtel tout le temps avec l’équipe nationale), j’ai appelé le contact de Marc en Colombie. Je lui ai dit : «Je pars demain à 3h du matin. » Comme ça, sur un coup de tête.

 

En pleine nuit

 

Je me donc levé en pleine nuit et j’ai réveillé mon cochambreur Oscar Rivas. Marc s’intéressait aussi à lui. Oscar m’a demandé ce que je faisais. Je lui ai dit que je passais chez les professionnels. Que je partais en pleine nuit vers le Canada. Il a voulu venir avec moi.

En quittant l’hôtel, la réceptionniste nous a demandé où nous allions comme ça. Nous lui avons dit que nous partions en vacances. Elle voulait appeler mon entraîneur, mais je l’ai convaincue que ça ne servait à rien de le réveiller en pleine nuit.

C’est moi-même qui l’ai appelé le matin. Je lui ai dit que je l’aimais beaucoup mais que j’avais fait un choix et que j’étais parti. Je n’étais même pas passé par chez moi pour voir ma femme qui était enceinte. J’ai aussi choisi de ne pas me rendre à l’aéroport car je savais que le Comité olympique allait tout faire pour nous empêcher de partir.

On s’est donc rendus au Venezuela en autobus. Le contact de Marc connaissait quelqu’un qui pouvait nous obtenir un visa pour entrer au Venezuela. Mais une fois à la frontière, on nous a dit que le visa n’était pas valide.

Oscar et moi avons donc offert en pot de vin tout ce que nous avions sur nous. On est restés 3 jours sans manger, dans un hôtel minable, sans le sou, avant que le contact de Marc nous retrouve. J’ai communiqué avec Marc, il nous a envoyé de l’argent, il a réservé des billets d’avion… et nous sommes partis vers Montréal.

Marc m’attendait à l’aéroport. Il m’a demandé si je me souvenais de lui! Oui, Chicago! Et c’est ainsi que je suis arrivé ici.

J’ai laissé derrière moi ma femme, ma fille, mes sœurs, mon père, mes amis d’enfance. Donc quand je dis que je me bats pour ma famille, c’est la vérité. Pour tout ce qu’elle a vécu. Avant le combat contre Lucian Bute, ma petite fille a prié 5 fois pour moi. Elle a dit à toutes ses amies que son père était le plus fort. Je me bats pour elle, pour lui offrir un meilleur avenir en Colombie.

J’ai une vie ici au Québec, mais j’ai une vie aussi en Colombie. Ce sont les Québécois qui m’ont soutenu et qui m’ont donné ma chance. J’en suis reconnaissant. Quand je suis en Colombie, je m’ennuie du Québec. C’est rendu que j’échappe des mots en français quand je parle à mes amis colombiens. Mais je serai toujours fier de ma vie en Colombie.

 

***Eleider Alvarez est invaincu en 22 combats chez les professionnels. Il a impressionné plusieurs observateurs en battant Lucian Bute par KO en février dernier. Il est l’aspirant obligatoire à la ceinture d’Adonis Stevenson.

***Un merci tout spécial au Resto-Bar Coin du Métro pour avoir facilité la rencontre avec Eleider Alvarez.