Après le match, j’ai croisé Jay Feaster et John Tortorella. Je leur ai dit que s’ils avaient besoin de moi, je serais prêt à retourner en courant à Tampa Bay…

 

Par André Roy

 

Quand j’ai été réclamé au ballottage par le Lightning de Tampa Bay, je voulais crier.

On était en décembre 2006. J’avais passé 3 ans et demi là-bas, de belles années, j’avais gagné la Coupe Stanley, j’avais encore plusieurs amis dans le vestiaire. Bref, j’étais bien là-bas.

Et je pouvais tirer un trait sur mon passage à Pittsburgh. Je ne me sentais plus utile avec les Penguins. Je n’étais pas à ma place. On ne me parlait pratiquement plus. J’essayais de faire mon travail le mieux possible, mais ma confiance était à zéro. Je ne jouais plus depuis 13 ou 14 matchs.

Je me souviens de ma conversation avec Jay Feaster, le directeur général du Lightning. Il m’a dit de faire mes valises et d’aller les rejoindre à Tampa Bay. Je l’ai remercié, tellement, de m’avoir réclamé. Je lui ai dit qu’il n’allait pas le regretter, qu’il me faisait une grande faveur.

John Tortorella participait à l’appel lui aussi. Le téléphone était sur mains libres. « We’re happy to have you. » Nous sommes heureux de te ravoir.

Je savais que le Lightning avait besoin de moi. Les vedettes se faisaient malmener, Vincent Lecavalier m’en avait parlé. Les autres équipes leur manquaient de respect. J’ai juré à Feaster et Tortorella que j’allais faire ce que j’avais à faire pour ne pas qu’ils regrettent leur choix.

 

Pittsburgh

 

Avant d’être réclamé, j’avais joué 5 matchs avec Pittsburgh cette année-là. J’avais rejoint l’équipe la saison d’avant, en 2005-2006.

Après la Coupe Stanley de 2004, il y a eu le lock-out. Je devenais joueur autonome et j’avais quelques offres sur la table. Les plus intéressantes étaient avec le Wild du Minnesota et les Penguins de Pittsburgh. Le temps pressait et je devais prendre une décision.

J’avais parlé à Jacques Lemaire et Mario Tremblay. Je savais que Jacques aimait ses hommes forts. Il leur donnait de la glace, il leur donnait confiance. C’était tentant. J’avais été très inspiré par son discours.

André Roy serre la main de John Tortorella (Tampa Bay Times / Jason Behnken)

Mais une heure après, Mario Lemieux m’avait appelé. Mario, c’est mon idole de jeunesse. Les Penguins avaient engagé plusieurs vétérans, Jocelyn Thibault, John LeClair, Mark Recchi. Mario Lemieux faisait un retour et Sidney Crosby allait attirer beaucoup d’attention sur les Penguins.

Mario m’a dit qu’il cherchait un joueur comme moi… J’allais jouer avec Mario, Sidney, le scénario était trop beau. Le directeur général Craig Patrick m’a expliqué qu’il voulait protéger Crosby et les autres vedettes, les Malkin, Palffy.

Mon agent Pat Brisson m’a dit que je ne pouvais pas me tromper. Chaque match, il y aurait des dépisteurs pour regarder jouer Crosby. Je pouvais me faire voir en même temps. J’ai finalement choisi les Penguins.

On avait une bonne équipe sur papier, mais ç’a été une catastrophe. C’était un country club. On n’a pas connu un bon début de saison et je me suis blessé après 7 matchs dans un combat contre Colton Orr.

On était derniers dans la Ligue et l’entraîneur Ed Olczyk a été remplacé par Michel Therrien début janvier.

Michel arrivait de Wilkes-Barre dans la Ligue américaine avec une philosophie différente. Il a amené plusieurs jeunes joueurs avec lui. Il voulait changer la mentalité. Il a instauré un bon système, tranquillement les choses ont changé.

Mais certains vétérans n’aimaient pas beaucoup Michel. Il voulait mettre fin au country club. Puis il y a eu cette déclaration que tout le monde a entendu : «They try to be the worst defensive squad in the league. » Disons que ça n’a pas aidé.

On a fini l’année tant bien que mal. Mario Lemieux s’est blessé et il a pris sa retraite définitive. Zigmund Palffy est parti. Je me souviens encore du matin à l’aréna. Il n’était pas là et on nous a simplement dit qu’il était parti chez lui. On ne l’a jamais revu.

On perdait des matchs serrés, mais au moins l’effort était là. La mentalité changeait peu à peu. À la fin de la saison, on nous a dit d’arriver en forme au prochain camp. Mais un camp d’entraînement, c’est difficile pour un homme fort. Tout le monde veut se battre avec toi. Les durs à cuire de la Ligue américaine qui n’ont jamais joué dans la LNH veulent faire leurs preuves.

J’avais fait la même chose à mes débuts à Ottawa. J’avais envoyé une invitation à Tie Domi. Il m’avait répondu « Make the team first kid. » Taille-toi d’abord une place dans l’équipe.

En pré-saison, ça ne me tentait pas de me battre tout le temps. Michel Therrien m’a demandé d’en donner plus, de faire ma job. Au début de la saison, j’avais 4 ou 5 présences par match. Peut-être 2 minutes sur la glace. Puis, après 5 matchs, j’ai carrément été laissé de côté.

Je ne me sentais plus membre de l’équipe et ma confiance est partie. C’était difficile de faire son travail en jouant à peine. J’étais frustré. Je n’étais plus capable.

 

La blague qui m’a ramené à Tampa

 

Comme j’étais laissé de côté, je faisais du temps supplémentaire à chaque entraînement. Une semaine avant que je sois réclamé au ballottage, je patinais avec Eric Cairns. Il revenait de commotion cérébrale. Ce soir-là, on affrontait le Lightning et j’étais encore laissé de côté.

J’ai dit à Eric que j’allais surprendre mes anciens coéquipiers en entrant de leur vestiaire juste avant leur entraînement. Il ne croyait pas que j’allais le faire. C’était bien mal me connaître.

André Roy contre Andrew Peters

J’ai ouvert la porte du vestiaire du Lightning et je suis entré. Tout le monde me regardait. Je connaissais la moitié des gars, Dan Boyle, Vincent Lecavalier, Martin St-Louis, Brad Richards… Je me suis assis au milieu du vestiaire avec mon chandail des Penguins et j’ai commencé à crier…

« OK, let’s go. On a besoin des deux points. » Je leur ai ensuite proposé à la blague de jouer comme ailier gauche. « De toute façon, je ne joue pas avec les Penguins. Passez-moi un chandail. »

Tout le monde riait. Mes anciens coéquipiers savaient comment je pouvais être bouffon. Les plus jeunes ne comprenaient pas ce qui se passait. Je me souviens de Nick Tarnasky à côté de moi, la bouche grande ouverte, incrédule.

Après le match, en sortant de l’aréna, tandis que je retournais à mon véhicule, j’ai vu l’autobus du Lightning. J’ai croisé Jay Feaster et John Tortorella. Torts m’a parlé de ma visite dans le vestiaire : « Tu n’as pas changé. » Il était de bonne humeur. Il faut dire qu’il venait de gagner.

Je leur ai dit que s’ils avaient besoin de moi, je serais prêt à retourner en courant à Tampa Bay. Jay était au courant de ma situation. Il savait que ce n’était pas facile. Mais ma boutade n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd.

Une semaine plus tard, le nouveau DG des Penguins Ray Shero a demandé à me parler. On m’a expliqué plus tard que je ne figurais pas dans ses plans et que c’est pour cette raison que je ne jouais pas.

Shero m’a fait une suggestion. Le cœur me débattait. Il avait parlé à Jay Feaster. Ce dernier voulait me ravoir, en me réclamant au ballottage. De cette manière, les Penguins allaient payer la moitié de mon salaire. C’est ce qu’ils avaient convenu. Shero s’était arrangé pour me renvoyer à Tampa Bay.

Comme de fait, j’ai été placé au ballottage et le Lightning m’a réclamé.

 

Concert rock

 

J’ai fait mes valises, je suis allé attendre le Lightning à Tampa Bay. Quand je me suis présenté au premier meeting d’équipe, tout le monde m’a accueilli.

La deuxième carrière d’André Roy à RDS. Ici avec Yanick Lévesque. (crédit RDS)

On jouait contre les Sabres de Buffalo le lendemain. Vincent m’avait expliqué qu’on leur manquait de respect. Je lui ai promis que ça allait changer.

Je m’étais fait à l’idée de laisser tomber les gants contre leur homme fort Andrew Peters à la première occasion. J’étais motivé, j’avais hâte au match. Je me sentais chez moi.

Pendant l’échauffement, j’ai vu les pancartes « Welcome back André. » Ça m’a touché. Je n’avais rien vu comme ça à Pittsburgh. Les partisans étaient contents de me revoir. J’avais hâte d’embarquer sur la glace. Et à ma première présence, j’ai vu Peters. Je suis allé le voir. Il le savait.

On a laissé tomber les gants et je l’ai renversé. La foule s’est levée d’un bond. Je suis allé au banc de pénalité et ça criait encore. On se serait cru dans un concert rock.

Jay Feaster avait dit aux journalistes après le match qu’il était content de me ravoir. Qu’il pensait que le plafond allait exploser quand je me suis battu. Ça m’a fait du bien de recevoir ces mots d’encouragement. Les joueurs aussi m’ont remercié. Les hommes forts reçoivent rarement des étoiles. On écrit rarement des articles sur nous.

Tortorella aussi a eu un impact positif sur moi. Il me parlait, me donnait du temps de glace. Quand je défendais mes coéquipiers, il le soulignait. Je sentais que je faisais partie de l’équipe. La confiance est revenue.

De match en match, la foule a commencé à scander We want Roy quand ça brassait. On l’entendait clairement. Torts m’en parlait, les joueurs me taquinaient. Je me rinçais la face, je serrais les dents… et j’allais faire mon travail.

 

***André Roy a joué 556 matchs dans la LNH avec les Bruins, les Sénateurs, le Lightning, les Penguins et les Flames. Il est aujourd’hui chroniqueur à l’émission le 5 à 7 et coanimateur de l’émission Hors-Jeu 2.0 avec Yanick Lévesque sur les ondes de RDS.

***Crédit photo du haut : Getty