Bodrum (Turquie) -Kos (Grèce), c’est le corridor des migrants. C’est différent de lire sur cette crise… et de l’avoir en plein visage.

 

Par Normand Piché

***Normand Piché se définit comme un aventurier nageur. Il est devenu le première personne née sur le continent américain à relier les cinq continents à la nage. Son périple, qui aura duré un peu plus de 80 jours, lui aura fait parcourir près de 100 km au total dans les océans du monde. Pour les détails de son périple, visitez son site web ici.

 

Quand est venu le temps de relier l’Asie à l’Europe, j’ai dû changer mes plans. À l’origine, je devais traverser à la nage le Bosphore, près d’Istanbul. Mais on se retrouvait dans une zone à risques, après plusieurs mois d’attentats terroristes.

Certains membres de mon équipe ont manifesté de l’inquiétude. D’autant plus que c’était très compliqué d’obtenir les autorisations en raison de ce qui se passait.

Moi, j’y serais allé. Je suis de nature assez téméraire.

Je l’avais démontré lors de la traversée entre la Papouasie-Nouvelle-Guinée et l’Indonésie. On nous avait dit qu’on ne pouvait pas traverser la frontière par l’eau. L’équipage n’avait pas reçu les autorisations nécessaires et on devait revenir sur la terre ferme.

Quand on m’a annoncé la nouvelle, j’ai carrément refusé. J’ai décidé de nager seul le dernier kilomètre. Mon équipe a essayé de m’en dissuader : j’étais dans le Pacifique, c’était trop dangereux.

J’ai répondu que j’allais le faire, quitte à mourir. Je voulais évoquer un message d’union et de solidarité, créer des ponts entre les pays, et l’idée d’arrêter à une frontière n’avait pas de sens à mes yeux. C’était mon expédition, j’ai pris le risque d’y aller seul.

Quand je suis arrivé près de la terre, ce n’était pas une belle plage de sable. Les vagues m’ont projeté dans les coraux, j’ai été coupé aux mains et aux pieds. En plein Pacifique, il y avait le risque des prédateurs. Mais j’ai touché le sol.

Lors de la traversée Bodrum-Kos (Crédit : Annie-Claude Roberge)

À Istanbul, pas besoin de vous dire que j’aurais traversé le Bosphore seul. Mais on a finalement convenu d’aller ailleurs. On s’est dirigés en Grèce, avec l’idée de nager entre la Grèce et la Turquie. J’ai décidé de relier Bodrum, en Turquie, à l’île de Kos, en Grèce.

Bodrum-Kos, c’est exactement le corridor des migrants. Chaque jour, des migrants syriens, pakistanais, afghans quittaient la Turquie dans l’espoir d’une nouvelle vie. Plusieurs mouraient noyés.

Arrivé en Grèce, j’ai saisi à quel point c’est différent de lire dans les journaux sur la crise des migrants… et de l’avoir en plein visage.

J’étais là en train de réaliser un défi, de réaliser un rêve, de m’amuser au fond, et je me retrouvais dans le même corridor que des gens qui risquaient tout pour changer de vie. Les Grecs ne voulaient pas que l’on fasse la traversée. On m’avait même avisé qu’il y avait des risques que des corps remontent à cause des courants. J’aurais pu faire face à un corps en pleine traversée.

J’ai freaké. Le processus d’autorisation était très complexe. En plus d’être accompagné d’un kayak, des bateaux militaires grecs et turcs m’escortaient.

 

Kos

 

Kos est une petite île grecque qui vit du tourisme. Cette île était envahie de migrants. Comme je documentais mon expédition, je suis allé à leur rencontre. Je leur ai parlé, j’ai posé des questions. Je suis aussi devenu très curieux de la réalité des Grecs qui ne sont pas seulement accueillants, ils sont hospitaliers. Ils sont plus que gentils.

Dans le détroit de Béring (Crédit : Annie-Claude Roberge)

Sur l’île, je me souviens d’un restaurateur à qui on a parlé du projet. Il a offert le dessert, des consommations, il nous a aidés pour les autorisations. Ils nous ont trouvé un bateau, ils ont avisé les médias…

Les Grecs sur l’île se sont retrouvés face à une situation où ils veulent aider, mais c’est très complexe. Ils sont en crise économique, leurs revenus proviennent du tourisme et ils se retrouvent avec des gens qui dorment à terre dans les villes ou qui érigent des camps de fortune. Il y a aussi des bateaux échoués sur les plages. C’est la folie.

J’étais curieux de connaître la réalité des Grecs et des migrants. J’ai rencontré un boulanger sur place. Cet homme avait été un migrant, il avait été sans-abri durant plusieurs mois quand il était plus jeune. Il voulait aider. Tous les jours, il distribuait gratuitement ce qui n’avait pas été vendu dans ses boulangeries.

Il arrivait avec son camion. Les migrants l’attendaient et formaient une file pour recevoir du pain ou des pâtisseries. Il m’a invité. Je suis allé avec lui distribuer la nourriture.

Je suis aussi allé visiter le camp des réfugiés. Je n’en revenais pas de voir ces conditions de vie en 2016. C’était clôturé, il y avait des barbelés. Les migrants dormaient dans des conteneurs, ils étaient libres mais il y avait un couvre-feu.

Dans la vie, je suis un peu naïf. Pas le choix pour organiser une expédition comme la mienne. Je n’avais pas pris conscience totalement des enjeux de cet endroit. Les Grecs veulent aider, au meilleur de leur capacité, mais ils doivent aussi faire face à d’autres problématiques comme la crainte du terrorisme et la hausse de la criminalité.

Croyez-moi, ce n’était pas comme dans le journal, où tu lis un article en quelques minutes puis tu tournes la page. J’avais les deux pieds dedans. Je me sentais comme un imposteur. Émotivement, c’était très intense. Mais j’étais totalement connecté avec mon idée d’évoquer un message d’union et de solidarité.

 

Détermination

 

Ce projet de relier les 5 continents à la nage en 80 jours a été le fruit de 2 ans de préparation. Je suis un nageur récréatif. J’avais fait de la compétition à l’adolescence, mais la vie m’a amené ailleurs. J’ai toujours nagé par plaisir, deux ou trois fois par semaine. Je faisais aussi de la course, du vélo. J’ai fini par embarquer dans le triathlon. C’est là que je suis tombé amoureux de la nage en eaux libres.

Quand j’ai commencé l’entraînement, j’avais à peine nagé les 6 ou 7 mois auparavant. Je revenais de Sotchi où j’avais travaillé à un projet d’écriture de livre avec des athlètes. Quand j’embarque dans un projet, j’y vais à fond. Je ne nageais plus beaucoup.

Puis, j’ai eu un déclic. Je me suis demandé quel était mon rêve. J’écrivais le livre Du rêve à la réalité, et je ne savais même pas quel était mon rêve. Durant le processus de livre, je suis tombé sur des gens qui avaient relié les cinq continents à la nage. Il y en avait 4. J’ai voulu être la 5e personne à le faire.

J’ai 45 ans. Je peux dire que j’ai eu une petite crise de la quarantaine, suivie de l’étincelle de la quarantaine. Je me suis questionné. J’ai travaillé sur moi-même. Je travaillais dans le showbiz et j’ai eu envie de changer des choses dans ma vie.

Je ne pouvais plus aller aux Jeux olympiques, mais je pouvais faire mes propres Jeux olympiques. J’aimais la nage, j’avais le désir de voyager, j’aimais les projets d’envergure. Ce projet m’a allumé. Ça répondait à mon désir de voir le monde. Ça fonctionnait aussi avec ma nouvelle carrière d’auteur et de conférencier : je me donnais l’occasion de parler ma propre expérience.

 

La suite

 

En ce moment, je suis en processus d’écriture pour les conférences que je présenterai aux écoles, au grand public et aux entreprises. En revoyant les 60 heures de vidéos tournées à travers le monde, avec toutes ces émotions qui revenaient en moi, j’ai aussi eu envie de me lancer dans un nouveau projet.

Au moment de la traversée Papouasie-Nouvelle-Guinée / Indonésie (Crédit : Annie-Claude Roberge)

Je ne peux rien vous dire, sauf qu’il ne sera pas plus petit, croyez-moi. Ça ne fonctionne pas comme ça. J’ai repris l’entraînement 6 jours par semaine pour me préparer.

J’ai aussi pris la décision d’offrir 80 conférences gratuites pour les jeunes, 40 en 2017 et 40 en 2018. Ce sont des conférences participatives, où les jeunes doivent proposer un projet. Une école a choisi le thème Jusqu’au bout de mes rêves, une autre a choisi Jules Verne.

Je veux offrir une inspiration durable, que mes conférences ne tombent pas dans l’oubli le lendemain. Je fais une présentation aux écoles, mais c’est un vrai projet participatif, elles aussi doivent me faire une présentation!

J’ai aussi eu le temps de faire un bilan de cette aventure. Au final, je retiens de mon expédition que de vivre à 5, 24 heures par jour et 7 jours sur 7 pendant 3 mois, c’est difficile. Je voulais créer une unité dans l’équipe. On l’a atteint, mais ç’a été l’un des plus grands défis.

J’ai aussi appris que, à travers toute la merde dans le monde, malgré tous les malades, il y a tellement plus de bonnes personnes que de mauvaises personnes. Je vous ai parlé des Grecs, mais il y aussi eu les Jordaniens, les Égyptiens, les gens en Alaska. J’ai vécu dans la hutte d’une petite famille en Papouasie. Les enfants nous aidaient, la communauté s’est mobilisée pour nous…

Ç’a été extraordinaire de voir la beauté du monde, partout sur la Terre.