Un grand journaliste de Montréal m’a même dit que je ne serais jamais prise au sérieux. «En plus, tu es une belle femme.»

 

Par Chantal Machabée

 

On m’a dit de retourner dans ma cuisine. On m’a demandé si j’étais intéressée par le hockey seulement à cause des joueurs. On m’a demandé si je connaissais les règlements. « Sais-tu c’est quoi un hors-jeu? »

Quand j’avais 20 ans, un de mes collègues m’a demandé quel était mon plan de carrière. Je lui ai dit que je voulais couvrir le Canadien de Montréal et animer des bulletins de sports.

Ce collègue m’avait répondu qu’il était doué pour évaluer le talent… et que je n’en avais pas. «Tu es correcte pour travailler en région, mais tu n’as pas le talent pour travailler à Montréal. Et en plus, tu es une femme! Une femme dans le hockey, ça ne marchera jamais. »

Ça, on me l’a dit souvent. Un grand journaliste de Montréal, qui a une carrière extraordinaire, avait même affirmé que je ne serais jamais prise au sérieux. «En plus, tu es une belle femme.»

Pourtant, je savais de quoi je parlais! Je suivais le hockey depuis que j’étais toute petite, j’avais lu des livres sur le sport, j’avais travaillé avec des coachs, j’avais travaillé comme statisticienne. Je connaissais la game! Je me disais que les amateurs allaient finir par me croire!

On me répondait que non, que je n’aurais jamais la crédibilité nécessaire.

Je devais non seulement surmonter les embûches des amateurs, qui n’étaient pas nécessairement prêts à voir une femme dans ce milieu-là, je devais aussi surmonter celles de mes collègues!

C’était décourageant d’entendre ça. Surtout quand c’étaient des pros qui me faisaient ces commentaires-là. Mais ça ne durait jamais longtemps. Je ne me voyais pas faire autre chose.

 

Les portes ouvertes

 

En regardant le discours de Martin St-Louis quand le Lightning a retiré son chandail, j’ai eu des flashbacks. Martin St-Louis s’est toujours fait dire non. Qu’il était trop petit, pas assez bon sans la rondelle. Avec les Flames, il avait connu le meilleur camp, il avait été le premier retranché.

J’écoutais son discours avec mes enfants et je leur ai dit, oui, maman a connu ça se faire dire qu’elle ne serait jamais assez bonne.

Martin St-Louis a raconté qu’il avait la tête dure et qu’il était convaincu qu’il allait réussir. Je me suis retrouvée à 100 % là-dedans. Je n’ai jamais douté une seule seconde que je réussirais.

Ça peut paraître effronté, mais quand j’avais 15 ans, je le disais à mes parents. Je voulais être une journaliste sportive et je voulais couvrir le Canadien de Montréal. Je disais à ma mère que j’étais née pour faire ça.

D’ailleurs, plusieurs portes se sont ouvertes dans ma carrière sans que je fasse beaucoup d’efforts.

Guy Lafleur m’a ouvert la première porte. Guy, c’était mon idole. C’était le meilleur joueur au monde. Et j’ai tellement trippé à le voir jouer que je me suis dit que je tripperais aussi à regarder d’autres sports! J’ai commencé à suivre les Steelers de Terry Bradshaw, les Reds de Johnny Bench, les Pirates de Willie Stargell. Les Expos, Muhammad Ali, les Jeux olympiques de Montréal…

Je lui ai dit que c’est grâce à lui que je pratique ce métier aujourd’hui. Il a bien sûr refusé de prendre le crédit.

La deuxième porte, c’est Mario Lemieux qui me l’a ouverte. Quand j’étais étudiante au cégep, je compilais les statistiques pour les Voisins de Laval… où un certain Mario Lemieux fracassait tous les records. C’est grâce à lui que j’ai eu mon premier emploi comme chroniqueuse.

Gilles Péloquin animait une émission de hockey junior tous les vendredis. Il voulait que je lui parle des exploits de Mario et que je fasse le tour de la LHJMQ.

À quel point ces idoles-là, les Guy Lafleur, les Martin St-Louis, les Mario Lemieux, peuvent influencer des vies? Je pense des fois qu’ils n’en n’ont pas la moindre idée.

Une fois que les portes ont été ouvertes, j’ai suivi mon étoile.

 

Le premier contrat à RDS

 

J’ai travaillé 3 ans à Radio-Canada Ottawa comme journaliste sportive. Je couvrais les Olympiques de Hull à l’époque des Pat Burns, Luc Robitaille, Pat Brisson et Guy Rouleau. Des gars que j’adore, avec qui j’ai développé des liens d’amitié. J’étais d’ailleurs l’une des rares journalistes qui aimait Pat Burns. Je le trouvais fascinant.

Puis, la station TVA à Québec m’a fait une offre. Je travaillais du lundi au vendredi à Québec, et les week-ends à Montréal. Toujours aux sports. Je couvrais les Nordiques et j’étais chef d’antenne. J’ai travaillé durant 9 mois 7 jours sur 7. À TVA Montréal, j’ai fait de la rédaction aux sports et j’ai fait des reportages pour Sport Mag animé par Jean-Paul Chartrand.

Un jour, M. Guy Des Ormeaux m’a approchée, à un an du lancement de RDS. C’était un ancien de Radio-Canada, c’est là qu’il m’avait vue travailler. Il m’a dit qu’il voulait que je sois la première personne à signer un contrat à RDS, et que je sois la première personne à aller en ondes.

Il aimait mon travail, il aimait ma détermination. Il cherchait des jeunes qui allaient se défoncer, des passionnés de sports. Il m’a dit que j’étais ce qu’il recherchait. Et en plus, j’étais une femme.

Symboliquement, ouvrir un réseau de sport avec une femme, il trouvait que ça avait une force incroyable. C’était significatif de l’ère moderne qui s’en venait.

Il m’a demandé d’y réfléchir, mais mon choix était déjà fait. Je voulais revenir à Montréal, je rêvais de couvrir un jour le Canadien, et le poste de chef d’antenne était très intéressant. J’ai signé mon contrat en mai 1989, le 1er de l’histoire de RDS, et j’ai été la première personne en ondes le 1er septembre.

Le journaliste Pierre Trudel m’a aussi dit que j’avais été le première femme au Canada à avoir une quotidienne de sport.

 

La relève

 

J’ai eu à faire face au scepticisme des amateurs et des journalistes à mes débuts, mais les choses ont bien changé. Aujourd’hui, mes collègues sont comme mes frères et mes sœurs. Je les aime d’amour.

Tout de même, il n’y a pas encore assez de femmes journalistes sportives. Mais je comprends que c’est un métier difficile. J’ai deux enfants, ç’a été difficile de composer avec ça. Quand tu es une mère, tu dois être là. J’ai dû faire des choix en conséquences.

Notre métier, c’est beaucoup d’heures, beaucoup de sacrifices. Tu travailles les soirs, les week-ends, les jours fériés. C’est le genre de sacrifices que plusieurs ne veulent pas faire pour avoir une vie de famille stable. Je les comprends.

Je donne aussi le conseil aux futures journalistes sportives de s’intéresser à tous les sports, pas seulement au hockey. Ç’a m’a pris 13 ans avant de commencer à couvrir le Canadien.

Mais quand tu es dédiée, quand tu aimes ça, tu sais que tu vas finir par réussir. Plusieurs athlètes ont vécu la même chose. Je dirais aux gens qui vivent des embûches que vous pouvez les surmonter. Ça se fait. Tout se fait. Mais il faut être prêts à traverser les épreuves.

En passant, ce journaliste célèbre qui m’a dit que je ne réussirais jamais, je lui en ai déjà reparlé. Il m’a avoué qu’il n’aurait jamais pensé que j’aurais pu atteindre le niveau où je suis rendue aujourd’hui. Peu importe, moi j’y croyais.

 

***Chantal Machabée est l’un des visages les plus connus de RDS. Elle est affectée à la couverture quotidienne des activités du Canadien de Montréal, et elle anime à l’occasion l’émission de débat l’Antichambre à RDS. Nous lui levons notre chapeau en cette Journée de la femme. 

***Photos : RDS