Il vient un moment où tu dois prendre une décision qui va changer ta vie. J’ai pris ma décision quand j’avais 16 ans.

Par Renan St-Juste

Quand on dit que la boxe a sauvé quelqu’un, en fait, ce n’est pas la boxe qui l’a sauvé. Tu te sauves toi-même, parfois par l’entremise de la boxe. Il vient un moment où tu dois prendre une décision qui va changer ta vie, pour le bien ou pour le mal.

J’ai pris ma décision quand j’avais 16 ans.

J’ai grandi à Montréal Nord. C’était à l’époque des gangs de rue. J’étais jeune. On prend tous des mauvaises décisions quand on est jeune.

Je viens d’une famille droite et unie. Je n’étais pas dans la catégorie des enfants turbulents. Mais on a les amis d’où on vient. Quand on est jeune, nos amis sont nos voisins. Mes amis n’étaient pas dans les gangs de rue, mais il leur arrivait quelques égarements.

Le vendredi soir, on se ramassait souvent chez un des gars du groupe dont la maison était toujours disponible. On jouait au poker en pariant quelques dollars. Je ne jouais pas beaucoup au poker mais j’y allais pour être avec la gang. Je pariais un peu.

Un jour, je travaillais dans un fast-food et je venais de recevoir ma paie. À peu près 180 $. En 10 minutes, j’avais tout perdu. Je n’avais plus un sou, et personne ne m’a prêté l’argent nécessaire pour retourner chez moi en autobus.

Je me disais que si moi j’avais gagné cet argent, j’aurais au moins payé le retour en autobus. Je me suis dit que je les considérais peut-être plus comme mes amis que l’inverse! Je rentrais chez moi à pied et je ne savais pas quoi faire. Mes parents savaient que je travaillais et ils se rendraient compte bien assez vite que je n’avais plus d’argent. Je n’étais pas fier de moi.

C’est important, parfois, de n’être pas fier de soi. Les gens savent quand ils prennent la mauvaise décision. On se ferme les yeux, on se ferme l’esprit, mais au fond on le sait.

Je marchais, et en une fraction de seconde j’ai pris ma décision. J’aurais pu y retourner le lendemain, ou attendre ma prochaine paie pour essayer de récupérer mon argent. Qui sait ce qui aurait pu arriver?

Un jour, plutôt qu’un match de poker amical, est-ce que j’aurais tout dépensé au casino? Ou encore la gang d’amis, plutôt que de se ramasser à jouer au poker, est-ce qu’ils auraient commencé à faire autre chose…?

 

Famille et amis

 

Un ami, même s’il ne fait pas toujours ce qu’il faut, va s’arranger pour que toi, au moins, tu ne fasses pas d’erreurs.

Renan St-Juste a battu Sébastien Demers en 2010 (photo Getty).

Je me souviens d’un boxeur ici à mon Club de boxe 35 à Repentigny. Il partait en compétition internationale, mais il avait de mauvaises fréquentations. C’était l’anniversaire d’un de ses amis au même moment où il devait partir en compétition.

Son ami lui a demandé de choisir entre lui et la compétition. Un vrai ami n’aurait jamais fait ça. Il l’aurait encouragé à aller à sa compétition de haut niveau. Il va y en avoir d’autres, des fêtes! Au final, ce jeune n’est pas allé à la compétition. Il a pris sa décision. Pour moi, comme coach, j’ai su que c’était fini.

Je sais que ça l’a perturbé, mais il a raté sa chance de prendre SA décision. Aujourd’hui, il a arrêté la boxe. Il aurait pu tourner le dos à ce milieu-là, à ses mauvaises fréquentations. J’en vois souvent comme lui.

La famille aussi est importante. Souvent, les problèmes commencent à la maison, avec des parents trop permissifs ou carrément absents. Chez moi, je n’aurais jamais pu inviter 15, 20 jeunes et boire de la bière en jouant au poker. Ma mère m’a même reproché de m’être rasé une petite ligne dans les cheveux… quand j’avais 23 ans!

Quand j’ai commencé à faire des arts martiaux à 16 ans, mes parents ne voulaient pas. Ils trouvaient ça trop violent. Je m’étais inscrit avec un ami, Ali Nestor, à Montréal Nord. Je lève d’ailleurs mon chapeau à Ali. Il réalise de très belles choses avec les Princes de la rue.

Mais aujourd’hui, mes parents sont fiers de moi. Je le dis d’ailleurs souvent aux parents : laissez la chance aux jeunes de vous montrer qu’ils peuvent prendre des décisions, même s’ils se trompent parfois.

La boxe n’était pas mon premier plan. Je voulais être policier. Après, j’ai voulu devenir psychologue sportif. J’ai même commencé mes études à l’université. Mais j’ai commencé à faire de la boxe en même temps que j’ai eu mon enfant. Boxe, école, travail, enfant, c’était trop. J’ai dû prendre une pause de l’école.

Rien n’arrive pour rien. Je ne regrette pas.

Avec mon club, j’ai réussi à mélanger psychologie sportive et boxe. Ici, dans le gym, j’aide des gens, des jeunes comme des parents. Je ne suis pas un psy, mais je fais de mon mieux.

 

Boxe et psychologie sportive

 

Pour aider, j’ai décidé d’offrir des cours pour contrer l’intimidation. Ce sont des parents qui m’ont donné l’idée. Ils venaient me voir pour me dire que leur enfant de 4 ou 5 ans était victime d’intimidation! Ils se demandaient si la boxe pouvait aider.

J’ai commencé à y réfléchir. Le problème c’est que l’entraînement de boxe commence à 7 ou 8 ans. Avant, c’est trop jeune. J’ai donc créé un cours d’autodéfense pour enfants plus jeunes avec l’aide d’un entraîneur de krav maga, Claude Martin.

L’effet a été saisissant. Certains jeunes entraient ici la tête baissée au début, là ils entrent avec confiance. C’est le samedi, et c’est le cours où je vois le plus d’effets chez les jeunes. Moi aussi, c’est le cours qui me satisfait le plus. J’ai beaucoup de feedback de parents qui me disent que leur jeune a changé du tout au tout.

Certains parents ont la mauvaise conception que les cours d’autodéfense vont rendre un jeune plus violent. Au contraire, faire des sports de combat, c’est avoir un outil, mais pas nécessairement l’utiliser. Mieux vaut avoir l’outil sans l’utiliser que de te retrouver dans une situation où tu as besoin de l’outil!

Club de boxe 35 à Repentigny

Derrière chaque sport, il y a une philosophie. Pendant que tu pratiques un sport, tu ne traînes pas dans la rue. Le jeune va peut-être décider de ne pas devenir un intimidateur. Peut-être qu’un coach ou un sensei va lui inculquer une meilleure philosophie.

Je sais que si un de mes jeunes utilisait la boxe à l’école, je ne l’accepterais plus ici. À ma connaissance, ce n’est encore jamais arrivé.

Avec le sport vient aussi une discipline. Je le dis souvent dans mon club : «Personne ne veut voir des bobettes. Monte des culottes de boxe. Ne marche pas comme ça ici». 99 % des jeunes m’écoutent. J’ai vu un jeune boire du Gatorade et en cracher à terre. Je lui ai dit d’aller chercher la moppe et de ramasser. Son père était à côté et il s’est précipité pour ramasser le Gatorade. J’ai dit non. Je jeune était capable. Il y a une façon de leur parler.

Avec mes cours, je peux aider certains parents. Ils me racontent souvent le passé de leur enfant et j’essaie de m’ajuster. Mais tout commence dans la famille. Ma mère était membre d’associations qui distribuaient des denrées aux plus pauvres durant les fêtes. J’ai toujours vu l’entraide autour de moi. C’est peut-être naturel en moi. C’est ce que je connais.

Mes parents avaient un restaurant à Montréal Nord. C’est arrivé que des jeunes mangent et n’aient pas d’argent. Ma mère n’appelait pas la police. Elle leur disait de revenir payer quand ils allaient avoir l’argent. Je n’ai jamais été élevé en pensant qu’il fallait avoir de l’argent à tout prix. Personne ne va mourir avec sa Ferrari.

La boxe seule ne sauve personne. Il y a des boxeurs qui sont des délinquants. J’ai un ami boxeur qui a de gros problèmes. On l’a pris, on l’a amené à la maison Jean-Lapointe. Mais il n’est pas attaché. C’est à lui de décider de se prendre en mains. En sortant, tu es à côté des mêmes amis, tu connais encore le chemin vers le casino. C’est toi qui dois prendre la décision.

Je vous le disais au début : la seule personne qui peut t’aider, c’est toi-même, parfois par l’entremise de la boxe. Mais je suis content de penser qu’avec la boxe, j’ai pu aider des gens.

 

***Renan St-Juste a compilé une fiche de 26-5-1 comme boxeur professionnel. Il est aussi entraîneur de boxe et président du Club de boxe 35 à Repentigny.

***Crédit photo du haut : Interbox