Côté communication avec mon entraîneur, c’était zéro. Côté confiance en moi, il n’y avait rien.  Je disais que j’allais gagner, je n’y croyais pas…

Par Marianne St-Gelais

 

Quand je suis revenue des Jeux de Sotchi, je ne savais plus si je voulais continuer. J’ai frappé un mur.

On s’entraînait 6 jours par semaine, et 5 jours sur 6, je rentrais chez moi en pleurant. Des fois, je prenais une marche pour pleurer avant d’arriver à la maison. Je ne voulais pas que Charles (Hamelin, mon chum) me voie dans cet état jour après jour.

Je plaçais tout le monde dans une situation embarrassante. Malgré tout, j’essayais d’être forte. Je sais que Charles aurait essayé de me consoler, mais je ne voulais pas l’entraîner dans la même zone que moi. Je ne voulais pas le pénaliser.

J’étais désagréable pour tout le monde. Je n’avais pas envie d’être là. Tout le monde souffrait par ma faute.

C’est ça qui me rend émotive quand je raconte cette histoire. Tellement de gens travaillaient pour moi, et comment je les ai remerciés? En leur disant de manger de la marde parce que moi, je ne filais pas. J’ai déçu des gens proches de moi. Je sais qu’ils ne le voient pas comme ça, mais moi oui.

Aujourd’hui, je suis capable d’en tirer des conclusions, c’est le beau côté de cette épreuve-là. Je me rends compte que ça n’avait plus de bon sens…

 

Changement d’entraîneur

 

Ma mauvaise phase a commencé en 2012 au moment du départ de mon entraîneur Sébastien Cros. J’étais avec lui depuis 2007 et j’étais impliqué dans sa vie. Je l’étais d’ailleurs peut-être trop. Je gardais sa petite fille, c’était devenu un ami proche, on avait gagné ensemble à Vancouver…

Je me voyais faire la même chose à Sotchi, et son départ est venu chambouler mes plans.

J’ai très mal réagi à son départ. Je m’identifiais comme personne et comme athlète à Sébastien. Je me disais que mes résultats et mon parcours, c’était grâce à lui. Du jour au lendemain, j’ai perdu mon identité. J’avais pour lui une confiance aveugle.

Vous le savez sans doute, je suis une fille intense dans la vie. Mon copain c’est MON copain, ma famille c’est MA famille. Je n’ai pas beaucoup d’amis mais quand tu rentres dans ma vie, tu y entres pour vrai. Je lui ai fait confiance, c’était ma bouée.

Puis est arrivé Frédéric Blackburn, notre nouvel entraîneur. La chimie était différente. Moi, au lieu de m’ouvrir à cette nouvelle réalité, je me suis fermée. Je n’ai pas voulu travailler avec lui.

Marianne et son entraîneur Frédéric Blackburn

Sotchi approchait à grands pas, mais je n’étais pas là mentalement. Physiquement, tout était en place. Je répondais très bien à son programme. Mais côté communication avec Frédéric, c’était zéro. Côté confiance en moi, il n’y avait rien.

J’ai revu avec notre psychologue sportif des entrevues que j’ai données à l’époque. J’avais l’air tellement convaincue. Je m’en allais vers les Jeux, je disais haut et fort que j’allais gagner, mais au fond je n’y croyais pas.

Je savais que je n’allais pas pouvoir gagner dans ces conditions-là. Moi et Frédéric, on se parlait à peine, et quand on se parlait, la tension était évidente.

Je n’étais pas ouverte à la discussion avec lui, et lui de son côté, il avait tellement d’athlètes à gérer qu’il a concentré ses énergies ailleurs. Il faut dire qu’il avait aussi des problèmes à régler avec d’autres membres de l’équipe.

Soyons honnêtes, Frédéric ne savait pas bien communiquer. Il a beaucoup travaillé là-dessus avec les années. Mais le problème venait de moi. Je communique bien : au pire j’aurais pu l’aider! Je n’ai simplement pas voulu qu’on avance ensemble.

 

L’après-Sotchi

 

À Sotchi, j’ai terminé 7e au 500 m, 22e au 1500 m et 28e au 1000 m. J’ai gagné une médaille en équipe, mais je n’ai pas été à la hauteur dans les épreuves individuelles. C’est une chose perdre en sachant que tu as donné le meilleur de toi-même. Ç’en est une autre de perdre en ayant l’impression que tu n’as pas tout donné. Ça n’arrivera plus jamais de ma vie.

Après un mois de congé après les Jeux, j’ai repris l’entraînement… à reculons. D’abord parce que Frédéric avait été confirmé pour 4 ans et je savais qu’il ne partirait pas. Puis parce que quatre des autres filles de l’équipes étaient parties : Valérie Maltais faisait du patin à roues alignées, Marie-Ève Drolet était enceinte, Jessica Hewitt avait pris sa retraite et Jessica Gregg était partie faire du longue piste à Calgary.

Je me suis retrouvée avec des athlètes plus jeunes, que je connaissais moins. Je voyais du noir et j’avais l’impression que personne autour de moi n’était à la hauteur.

À ce moment, c’est l’entraîneur adjoint qui faisait mon programme d’entraînement. Je ne parlais jamais à Frédéric. Ça ne pouvait plus durer.

L’entraîneur-adjoint s’est fait le porte-parole de Frédéric, et de tout l’encadrement de l’équipe nationale. Il m’a proposé de retourner dans ma famille à St-Félicien. On n’avait fixé aucune date de retour… si date de retour il y avait.

Je suis donc partie dans la maison de mes parents au Saguenay. Je devais suivre un programme d’entraînement hors-glace. En fait, j’ai commencé à faire du cross-fit avec mes deux sœurs et quatre autres amis. On s’entraînait dans un petit garage, tous les soirs à 17h après la journée de travail.

Je ne faisais rien de mes journées. Le matin je m’entraînais seule, le soir je m’entraînais avec eux. Je me ressourçais. J’étais toute seule. Les membres de ma famille travaillaient ou allaient à l’école, Charles était resté à Montréal.

 

Le déclic

 

C’est dans ce petit garage, avec mes sœurs et des amis, que j’ai fini par réaliser que j’aimais encore le patin…

J’ai trouvé la raison de tous ces sacrifices : la gang. J’aimais m’entraîner avec les autres filles de l’équipe. Ce sont elles qui me motivaient, me poussaient. Il a fallu que je me retrouve dans un petit garage de St-Félicien avec mes sœurs pour m’en rendre compte.

J’aimais les victoires, c’est sûr, mais la vraie raison pour laquelle j’avais autant de plaisir, c’était la gang autour de moi.

J’ai eu une discussion avec mon père qui m’a vraiment fait réfléchir. Il m’a dit que dans la vie, tu ne pouvais pas toujours bien t’entendre avec tes patrons, et que ça ne devait pas gâcher tes journées. Il avait raison.

Je devais changer pour devenir championne du monde et championne olympique.

Quand je suis retournée à Montréal en juin, j’ai décidé d’aller voir Frédéric. Je suis allée dans son bureau et je lui ai dit qu’on devait parler. On a été francs. On a avoué nos torts, des deux côtés. On ne cherchait pas un coupable.

J’avais 24 ans, je l’ai regardé droit dans les yeux, et je lui ai demandé si j’étais finie. Si mes plus belles années étaient déjà passées. Je lui ai demandé s’il était confiant de pouvoir m’amener à un autre niveau. Il a répondu que son objectif était de faire de moi une championne du monde et une championne olympique.

On avait le même objectif.

On s’est entendus sur ce qu’on attendait l’un de l’autre. On a accepté de mieux communiquer, de mieux se dire les choses. D’avoir plus de respect. J’avais déjà vécu deux Jeux olympiques, je lui ai dit qu’il ne pouvait pas me parler et m’entraîner comme les filles de 17 ans.

On a décidé de travailler notre relation. J’ai tout de suite senti un poids s’enlever de sur mes épaules. Le jour 1 de mon retour à l’entraînement, tout avait changé. On devait avoir cette discussion-là avant d’aller plus loin.

Il m’a fallu trois semaines au Lac St-Jean pour changer la manière d’approcher mon sport. J’aimais encore le patin, j’avais juste besoin d’un petit coup de pouce.

Quelques mois plus tard, j’ai gagné l’or à Salt Lake City. Ce n’étais pas ma première médaille d’or, mais c’était ma première avec Frédéric comme entraîneur. Ça faisait des années que je n’avais pas gagné. J’étais de retour.

Puis en mars 2016, je suis devenue championne du monde.

Ne manque plus que l’or olympique.

 

***Marianne St-Gelais compte d’innombrables podiums en Coupes du monde, ainsi que trois médailles olympiques. Elle a gagné l’argent au 500 mètres et au relais 3000 mètres à Vancouver, ainsi que l’argent au relais 3000 mètres à Sotchi. Les Jeux de Pyeongchang en 2018 seront ses derniers. Marianne s’est aussi fait remarquer hors des patinoires, en se faisant raser la tête pour Leucan. Elle est également ambassadrice pour la Fondation rêves d’enfants.

***Crédit photos : Haut – Associated Press / Milieu – Comité olympique canadien / Bas – Comité olympique canadien