Je voulais voir si je pouvais apporter quelque chose aux jeunes joueurs du Canadien. J’ai fini par croire que oui…

 

Par Francis Bouillon

 

Depuis le début de la saison, je passe une semaine par mois à St. John’s. J’y vais pour aider les jeunes défenseurs du Canadien. C’est l’offre que les Canadiens m’ont faite au début de la saison, et je l’ai acceptée.

Quand j’ai pris ma retraite en septembre 2015, on m’a demandé s’il y avait quelque chose que je voulais faire pour le Canadien. Honnêtement, je ne savais pas trop quoi répondre…

J’ai décidé de prendre une année sabbatique et de rester à la maison pour faire un choix éclairé, pour passer du temps en famille. Parfois, il faut prendre un peu de recul pour voir si le hockey te manque vraiment. Pour voir ce que tu as le goût de faire.

À ma retraite, je m’étais dit que je ne voulais pas partir encore. Moi, ça ne me dérange pas de voyager, mais je voulais que mes enfants puissent aller à l’école avec leurs amis, que ma femme n’ait pas à déménager.

Ma clique est ici. Marc Bergevin est celui qui m’a offert mon dernier contrat. On a développé une relation de confiance. Il y a aussi Michel Therrien qui m’a toujours aidé, depuis le jour où j’ai été son capitaine avec les Prédateurs de Granby. Puis il y a Martin Lapointe, mon ancien capitaine au niveau junior.

Je suis resté un an chez moi. J’ai travaillé à mon rôle de père. J’ai réfléchi. Je me suis rendu compte que j’avais le goût d’aider l’équipe de mon enfance, celle qui m’a donné ma chance. J’ai fini par avoir l’impression que j’avais une belle histoire à partager.

Je n’ai jamais été repêché au niveau junior, je n’ai jamais été repêché dans la Ligue nationale. Je pouvais être un exemple de persévérance pour les jeunes de l’organisation.

Quand Martin Lapointe m’a offert un rôle d’entraîneur au camp de développement, j’ai dit oui. Puis quelques semaines plus tard, j’ai participé au camp des recrues. J’avais devant moi de véritables membres de l’organisation du Canadien.

C’était à moi d’être un mentor pour ces joueurs-là, de partager mes expériences.

J’ai adoré les questions qu’on me posait. Je me souviens d’un joueur qui voulait savoir quoi faire pour atteindre le dernier niveau, la LNH. Cette question m’a marqué. Moi, je savais quoi faire quand j’étais joueur. Mais comment l’expliquer? C’était nouveau pour moi.

Après le camp des recrues, j’ai rencontré Martin Lapointe et Marc Bergevin et je leur ai dit que j’aimais beaucoup le contact avec les joueurs. Que c’est ce que j’aimerais faire. Ils m’ont offert d’aller une semaine par mois à St. John’s.

Ce n’est pas parce que tu as joué au hockey que tu vas donner de bons conseils. Il y avait un côté psychologique que j’aimais. C’était ma force, j’ai dû défoncer des barrières, sauter par-dessus les étapes toute ma carrière. Je ne me laissais pas abattre pour rien.

 

La persévérance

 

Quand j’avais 17 ans, Bob Hartley m’a appelé 3 jours avant le début du camp des Titans de Laval dans la LHJMQ. Un défenseur s’était désisté et il lui manquait un joueur pour ses matchs intra-équipe. Je m’étais fait à l’idée de jouer au niveau junior AAA, et je me disais que je pourrais tirer beaucoup d’expérience d’un camp de la LHJMQ.

Je suis parti de chez moi à Rosemont, et je me suis rendu à Laval en autobus.

Premier match intra-équipe… Une de mes premières présences, je frappe solidement un joueur. Il me regarde, et laisse tomber les gants. Je ne m’étais jamais battu!

Il faut savoir aussi qu’à l’époque, si tu avais moins de 18 ans, tes parents devaient signer pour que tu puisses porter la demi-visière. J’étais le seul avec une grille complète. Tous les autres parents avaient signé, mais Bob ne m’avait jamais parlé de ça.

J’étais là à essayer de me battre, en train de défaire les sangles de mon casque. J’en ris aujourd’hui, mais c’est peut-être le combat qui a changé ma vie.

Au début des coupures, Bob Hartley m’a fait venir dans son bureau. Avant d’y aller, j’avais placé tout mon équipement dans ma poche de hockey. J’étais sûr que c’était terminé pour moi. Dans le bureau, Bob m’a demandé si j’étais content de mes matchs intra-équipe.

Je lui ai dit oui, avant de le remercier plusieurs fois de m’avoir préparé pour mon autre camp.

C’est là qu’il m’a annoncé que si je continuais à jouer comme je le faisais, je serais le plus petit défenseur de la LHJMQ. C’était tout un choc pour moi qui s’attendais à être retranché. Je suis retourné dans le vestiaire, j’ai ouvert ma poche, j’ai ressorti mon équipement. Et j’ai gardé ma place.

Bob Hartley raconte beaucoup cette histoire-là lorsqu’il fait des conférences. Il dit que je l’ai marqué par ma persévérance. Il m’a dit que j’étais l’une de ses plus belles histoires.

 

Redonner

 

Quand ils m’ont présenté au camp de développement du Canadien, les jeunes me regardaient, ils me connaissaient. Je venais tout juste de prendre ma retraite. J’avais une certaine crédibilité.

À St. Johns, il y a plusieurs joueurs avec lesquels j’avais fait un camp d’entraînement, les Hudon, McCarron. Je m’entraînais avec eux à Brossard. J’ai de bonnes relations avec eux.

En arrivant au camp, j’ai essayé de trouver ma place. Je me demandais comment j’allais pouvoir aider. J’étais un peu gêné envers les jeunes, et l’inverse était aussi vrai.

D’abord, je voulais voir si Francis Bouillon pouvait apporter quelque chose. J’ai fini par croire que oui. Je voulais voir aussi si j’allais aimer ça, de partager mes expériences, de leur parler un à un. J’ai toujours adoré parler aux gens un à un. Je ne suis pas un gars de foule.

La première semaine à St. John’s, j’étais avec Martin Lapointe et Rob Ramage. Ils m’ont montré ce que j’avais à faire. Je produisais des rapports pour les dirigeants du Canadien. J’allais sur la glace avec les jeunes. Je leur partageais ce que j’avais vu en match, ce qu’ils devaient améliorer.

Les entraîneurs réguliers des IceCaps passent l’année avec les joueurs, moi je suis un œil différent. Mes observations viennent confirmer ce qu’ils pensent, ou les contredire. C’est bien pour eux, pour moi et pour le joueur aussi.

Si tu arrives dans la Ligue américaine et que tu t’assois là, tu vas rester là. J’essaie de les aider à passer à l’autre étape : voici ce que tu dois améliorer sur la glace, voici ce que tu dois améliorer dans ta discipline. Comme je l’ai fait moi-même.

 

Le travail

 

Le plus beau moment de ma carrière reste mon premier match avec le Canadien en 1999. J’avais confiance en moi, mais parfois le doute s’installait. J’y croyais moins. D’une étape à l’autre, la marche est tellement haute. Après le junior, il y a la East Coast League, puis la Ligue américaine.

Mais je suis un passionné de hockey. J’aimais autant jouer que m’entraîner. J’arrivais tôt, j’allais dans le gym… Après ce premier match dans la LNH, je me suis dit mission accomplie. Je l’avais fait, j’avais joué un vrai match de la LNH. Avec le Canadien, en plus, et contre Toronto.

J’ai joué 830 autres matchs après celui-là. Mais quand l’aréna Préfontaine dans l’Est de Montréal est devenu l’aréna Francis Bouillon, je ne comprenais pas. Martin Brodeur, oui, Roberto Luongo, oui. Pourquoi moi? Ma femme m’a expliqué : ma force a toujours été de me remettre en question et de ne rien tenir pour acquis. Je l’ai fait dans ma vie, comme dans ma carrière.

Chaque nouveau camp, les journalistes venaient me voir pour me parler des jeunes qui arrivaient. On me demandait si j’allais garder mon poste, même quand j’avais déjà un contrat! Ça me fâchait, mais si on m’avait toujours flatté, je n’aurais pas réussi.

Michel Therrien aussi était dur avec moi. Des fois, je le haïssais, mais il savait que pour aller chercher le meilleur de moi, il devait sortir le fouet. Toute ma carrière, ç’a été comme ça. Des gens moins forts mentalement se seraient écroulés, mais cette pression me motivait.

J’ai aimé la méthode de Michel. On en rit aujourd’hui. Je lui raconte des moments où j’étais en maudit, mais il m’a tricoté comme joueur de hockey. Il savait exactement quoi faire pour me ramener.

 

Un nouveau métier

 

À ma retraite, on m’a offert d’être entraîneur dans le junior, mais ça ne m’intéressait pas de déménager encore ma famille. Je l’ai fait tellement de fois. Je ne dis pas que je ne serai jamais entraîneur, mais à court terme, je n’avais pas le goût de m’expatrier.

Et je voulais essayer de travailler pour l’organisation du Canadien.

Bref, j’ai l’emploi parfait pour moi.

Pour l’avenir, c’est comme quand je jouais : jour après jour, année après année. Présentement, j’aime ça. Je ne sais pas ce qui s’en vient pour moi. À la fin de l’année, on va s’asseoir et on verra. Ils ne m’ont rien garanti. Mais c’est sûr que j’aimerais avoir l’occasion d’aider le Rocket à Laval.

 

***Francis Bouillon a disputé 14 saisons dans la LNH, avec le Canadien de Montréal et les Predators de Nashville. Il a pris sa retraite en septembre 2015 après 831 matchs dans la LNH. Il s’est aussi impliqué dans plusieurs initiatives caritatives, comme les 3 B (avec Étienne Boulay et Steve Bégin) ou les Anciens Canadiens.

***Crédit photos : Haut – USA Today / Milieu – Canadiens de Montréal / Bas – Canadiens de Montréal