Dans une équipe, ça prend une seule pomme pourrie pour ne pas gagner de championnat. En 2002, ça aurait pu être moi…

Par Bruno Heppell

Dans une équipe, ça prend une seule pomme pourrie pour ne pas gagner de championnat. En 2002, ça aurait pu être moi. Après tout, je venais d’apprendre que je ne faisais plus partie de la stratégie à l’attaque.

Mais comme plusieurs autres chez les Alouettes cette année-là, j’ai laissé de côté mon ego et j’ai embarqué à 100 %.

J’ai fini la saison avec la coupe Grey au bout des bras. Et je la dois à Don Matthews…

 

Le choc

 

On est en 2001. Pour la première fois, j’avais été assez bon à la position de centre-arrière pour être nommé sur l’équipe d’étoile de l’Est par l’Association des joueurs. Ma carrière allait bien.

Pour les Alouettes, c’était différent… Cette année-là, on avait perdu 9 matchs d’affilée et on avait été éliminés en quarts de finale par Hamilton. Coach Rod Rust avait été congédié.

En février, Don Matthews est devenu entraîneur-chef des Alouettes de Montréal. Il s’était forgé une solide réputation un peu partout à travers la Ligue canadienne et avait déjà gagné 4 Coupes Grey.

J’étais chez moi, je m’entraînais, je m’occupais de mon bébé naissant, pas de problème.

Jusqu’au jour où j’ai ouvert le Journal de Montréal pour apprendre que Don Matthews allait privilégier une attaque avec 5 receveurs de passes et un porteur de ballon. Le problème pour moi? Il n’y a pas de place pour un centre-arrière dans cette formation-là!

Pire, j’ai vu passer à Sports 30 : rumeur que Bruno Heppell serait échangé à Edmonton en retour de Shawn Daniels. Ma blonde m’a demandé c’était quoi cette histoire-là. Je ne savais pas quoi lui dire!

Le dernier indice, c’est Bryan Chiu qui me l’a donné. Lors d’un événement promotionnel, il m’a demandé si tout allait bien. Bryan Chiu, c’était la commère du village. Il savait toujours tout. Ce n’était pas bon signe.

Je voyais ma vie basculer, je n’étais plus sûr de rien. Pourtant, une semaine avant, tout allait si bien. J’avais un bébé naissant dans les bras, est-ce que j’allais déménager tout le monde à Edmonton?

Je ne savais pas quoi faire.

J’avais deux choix : rester chez moi et regarder si la tempête allait m’emporter, ou faire face à la musique et rencontrer The Don. Entre vous et moi, je savais bien ce que j’avais à faire, mais il est assez intimidant Don Matthews!

 

La rencontre

 

J’ai décidé d’appeler Don. J’ai laissé un message sur son répondeur. « Bonjour, je m’appelle Bruno Heppell, je suis centre-arrière pour les Alouettes et j’aimerais te rencontrer. » Je lui donnais 24 heures pour me rappeler.

24 heures plus tard, aucune nouvelle. J’étais à La Prairie à l’époque. J’ai décidé d’appeler le responsable de l’équipement. Je lui ai demandé si Don Matthews était dans son bureau. Il m’a dit oui. J’ai raccroché, j’ai sauté dans ma voiture et j’ai filé au Stade olympique.

Je peux vous dire que ç’a été le trajet le plus long de ma vie. Qu’est-ce que j’allais lui dire?

Quand je suis entré dans son bureau, il était assis. Je me suis présenté. J’étais là, devant lui, et je voulais avoir la vérité. Pierre Vercheval, qui connaissait bien Don, m’avait dit qu’avec lui, j’aurais toujours l’heure juste.

« Don, j’entends plusieurs choses. Ça me dérange. J’aime mieux vivre avec la vérité, même si elle me dérange, que de vivre dans l’inconnu. Si je ne voulais pas la vérité, je serais allé voir Jim Popp. »

Il m’a dit de m’asseoir. Il m’a dit qu’il avait décidé de me garder. Qu’il venait de raccrocher avec Shawn Daniels et que l’échange n’aurait pas lieu.

L’histoire était vraie. J’étais à un coup de fil d’être échangé.

Puis, il m’a dit la vérité. Sans gants blancs.

Il allait privilégier une formation à 5 receveurs et 1 porteur de ballon. Moi, le centre-arrière, j’allais jouer peut-être 5 % du temps. À peu près 3 jeux par match. On oublie l’équipe d’étoiles! On venait de me dire, grosso modo, que je ne jouerais pas.

Mais il avait un rôle pour moi. Il voulait que je sois son capitaine des unités spéciales. Il appelait ça ses Warriors. Il en avait toujours 4 ou 5.

Il m’a expliqué sa décision, et je me rappelle de cette discussion comme si elle avait eu lieu hier. Il a ajouté que chacun des 60 joueurs avait un rôle à jouer. Et que si tout le monde embarquait à 100 %, sans regarder à gauche et à droite ce que l’autre faisait, on allait gagner la Coupe Grey.

On venait de perdre 9 matchs de suite… Pourtant, je l’ai cru.

On a jasé pendant 1 h 30. On a parlé de tout, de football, de nos familles, on a appris à se connaître.

Je suis sorti du bureau, je venais d’entendre que je ne jouerais plus à l’attaque. Ce pourquoi j’avais travaillé toute ma vie. Mais j’avais le goût d’aller à la guerre pour Don Matthews.

 

Les leaders

 

Même si j’avais un rôle diminué, je me sentais important. Ça faisait 3 ans que j’étais partant avec les Alouettes, j’étais dans une position de leadership et il le savait.

D’ailleurs, j’en parle souvent dans mes conférences. Les leaders, tu dois les garder heureux, car ils peuvent influencer autant positivement que négativement. Les leaders négatifs sont des leaders quand même!

J’ai décidé d’être un leader positif. Au camp, on jouait à 5 receveurs. Au lieu de ne rien faire, j’ai appris les jeux du 5e receveur. Des fois, quand les joueurs étaient fatigués durant le camp, je les remplaçais. Ils ont vu que j’avais de bonnes mains. Sur les unités spéciales, j’arrivais comme le leader qu’ils voulaient que je sois. J’ai fait exactement ce qu’on m’a demandé.

Et combien de jeux à l’attaque pensez-vous que j’ai joués lors du premier match? Cinq…

Tranquillement, le coordonnateur à l’attaque et Don ont commencé à me trouver plus de rôles sur le terrain. Je jouais de plus en plus. Des fois, Don inventait des jeux truqués pour moi. Il appelait ça des Bruno plays. Par exemple, je faisais semblant de bloquer, et finalement je devenais receveur éloigné.

J’étais centre-arrière, mais je faisais un peu de tout. On m’insérait dans une formation à 5 receveurs. Certains matchs, je jouais 60 %, 70 % des séquences à l’attaque. J’ai refait l’équipe d’étoiles de l’Est. Ç’a été ma meilleure année à vie.

Pouvez-vous croire que cette année-là, j’ai fini la saison avec plus de verges par la passe, plus de verges au sol et plus de touchés que l’année précédente. Avec en prime une Coupe Grey.

 

L’équipe

 

Je tiens vraiment à dire que mon histoire n’est pas unique. Je n’étais pas seul dans le bateau. Plusieurs joueurs ont eu des rôles changés cette saison-là. J’étais loin d’être le seul à vivre cette situation. Mais tout le monde a embarqué.

En 2002, j’ai gagné ma seule Coupe Grey, et je peux vous dire que c’est la seule année où il n’y a eu aucun leader négatif dans l’équipe.

Don Matthews, c’était un gagnant. C’est le meilleur leader que j’ai jamais vu. On aurait voulu passer au-travers des murs pour lui. On se sentait invincibles. Il passait son temps à nous demander « Qui voulez-vous être, eux ou nous? ». La réponse était toujours Nous. C’était le seule réponse possible avec sa capacité à nous motiver.

Il avait ses Warriors.

Je n’étais pas le seul là-dedans. Jamais je ne dirai que sans moi, on n’aurait pas gagné. Il a réussi à motiver tout le monde, les Stefen Reid, les Éric Lapointe. Don Matthews a été l’artisan principal de cette Coupe Grey.

Je n’ai jamais dit à Don l’effet que cette rencontre de 90 minutes avait eu sur ma vie. Je ne suis pas sûr non plus qu’il venait tout juste de parler à Shawn Daniels quand je suis entré dans son bureau en février 2002.

Peut-être que c’est quand j’ai mis le pied dans le bureau qu’il a décidé qu’il n’avait plus besoin de Shawn. Je devrai bien le lui demander un jour…

 

***Bruno Heppell a porté les couleurs des Alouettes de 1997 à 2004. Après une belle carrière comme joueur, il s’est distingué par ses conférences et son implication dans plusieurs causes. Il s’occupe également à développer la relève à l’école de football Bruno Heppell Subway, en plus d’être analyste football au Réseau des Sports.

***Crédit photos : Haut – Alouettes de Montréal / Bas – Courtoisie RDS