Il y a un an, j’ai touché le fond du baril. Mon contrat était racheté, je croyais ma carrière en KHL terminée… 

 

Par Francis Paré

Il y a un an, j’ai touché le fond du baril. Le Slovan de Bratislava venait de racheter mon contrat et je croyais que ma carrière en KHL était terminée.

J’avais un goût amer, les circonstances avaient entaché ma réputation.

J’étais loin de me douter qu’un an presque jour pour jour plus tard, je serais au match des étoiles de la KHL dans la même équipe que Pavel Datsyuk. Parfois, quand tu mets les efforts, quand ta tête est au bon endroit, quand tu as un objectif, c’est extraordinaire ce qui peut t’arriver…

 

Une année de misère

 

La dernière saison avait pourtant bien commencé. Ma femme planifiait notre mariage depuis un an et demi. Ma famille arrivait de Montréal, des amis venaient de Finlande… 150 personnes, toutes réunies sur la Grande-Allée à Québec.

Le mariage était prévu pour le 11 juillet. Le problème? Le camp du Traktor de Chelyabinsk, mon club à l’époque, commençait le 4 juillet.

Chelyabinsk est une ville d’un peu plus d’un million d’habitants située à 1800 km à l’Est de Moscou. Et l’entraîneur Andrei Nikolishin n’aimait pas beaucoup les étrangers. Il voulait que je change la date du mariage, ou que je l’annule carrément.

Mon agent aussi m’avait demandé si je pouvais faire quelque chose. C’était impossible. Tout était payé, les invités avaient réservé la date, et je ne pouvais quand même pas rater mon propre mariage!

Je prévoyais partir pour le Russie le 13 juillet. J’espérais passer le lendemain du mariage avec ma famille et avec ma femme. Mais mon agent m’a clairement fait comprendre que si je voulais jouer au hockey en KHL, je devais changer mon billet pour le 12 juillet…

Le lendemain de mon mariage, à 11h, j’étais donc en route vers la Russie. Le party venait à peine de se terminer que je devais quitter ma femme pour deux mois… Déjà là, dans l’avion, j’avais le cœur gros, je partais à reculons.

En arrivant là-bas, l’entraîneur était dans tous ses états. Le directeur général m’a donné trois options : la première, on m’envoyait dans la deuxième division et mon salaire était réduit. La deuxième, je devais leur céder un mois de mon salaire. La troisième, je devais jouer sur le 6e trio avec les juniors. On me promettait l’enfer, avec du temps supplémentaire après chaque séance d’entraînement.

J’étais en Russie pour gagner ma vie. Je ne voulais pas non plus aller en deuxième division. Comme j’étais en excellente forme physique, j’ai choisi la troisième option.

Malgré tout, j’ai connu un bon camp et j’ai commencé la saison sur le 2e trio. Après 7 ou 8 matchs, j’étais même l’un des meilleurs marqueurs de l’équipe. Puis, on a perdu un match et l’entraîneur m’a envoyé dans les gradins. L’équipe a recommencé à gagner un peu… et je n’ai pas retouché la glace durant 1 mois et demi.

Être en Russie, c’est une chose, mais être en Russie et ne pas jouer… Arriver à l’aréna et te sentir complètement inutile, c’est difficile. Ç’a été l’un des moments les plus difficiles de ma carrière.

J’ai essayé de garder une bonne attitude et d’apprendre. Plusieurs de mes amis étaient aussi passés par là. J’ai décidé de vivre l’expérience à fond. Mais au final, un joueur de hockey, ça veut jouer au hockey!

J’ai demandé à mon agent de me sortir de là. Il m’a trouvé une porte de sortie à Bratislava. J’étais heureux de quitter la Russie, et en prime, j’étais proche de plusieurs villes magnifiques : Vienne, Prague, Budapest.

Mais je tirais encore de la patte, ma confiance était au plus bas. Les autres joueurs avaient augmenté la cadence, pas moi. Ils ont fini par racheter mon contrat…

 

 L’appétit

 

Je venais pourtant de connaître plusieurs belles saisons.

En 2013, j’avais gagné la Coupe Calder à Grand Rapids dans la Ligue américaine. Un mois plus tard, j’étais en Finlande à m’entraîner deux fois par jour pour montrer ce dont j’étais capable.

Rapidement, j’avais reçu des offres en Russie et j’avais abouti dans un des plus gros clubs, le Metallurg de Magnitogorsk. Et là, c’est le comble, j’avais gagné le 7e match de la finale de la Coupe Gagarine! C’est probablement le plus grand accomplissement pour un joueur en Europe!

Ensuite, j’ai signé un contrat avec le Metallurg, et je ne sais pas…je suis devenu moins affamé. Je n’allais plus me placer dans les endroits qui avaient fait mon succès. Le joueur qui a moins faim va tourner autour du filet plutôt que de se placer devant, il n’acceptera pas le coup au visage de plus pour marquer un but.

Mon passage raté à Chelyabinsk n’a rien aidé. J’avais besoin d’une pause…

C’est ce que j’ai fait l’été dernier. J’ai passé du temps seul au chalet, je me suis entraîné intensément. Ç’a porté fruit.

J’ai accepté en avril un contrat avec le Medvescak de Zagreb. Pour être franc, c’est le seul club qui s’est intéressé à moi dans la KHL. Mais je voulais prouver à tout le monde que j’avais ma place. Et au moment d’écrire ces lignes, je suis le meilleur marqueur de l’équipe.

Aujourd’hui, ma femme me suit en Europe. Elle passe la saison avec moi. Et à Zagreb, j’ai Alexandre Giroux, Alexandre Bolduc, Yann Sauvé, Samson Mahbod et Goran Bezina qui parlent français. C’est génial. C’est comme à la maison. Sans oublier le coach Gordie Dwyer qui parle français aussi. Ça aide quand je cherche un mot.

 

La vie en Russie

 

La Russie, c’est différent. Vraiment différent. Mais les gens là-bas m’ont tellement bien accueilli. Ils ont changé ma vie. J’y retournerais n’importe quand.

Mais je vais avouer que la première fois, quand on a atterri à Moscou et qu’on a vu des gens le long de la route vendre du liquide lave-glace, j’ai tenu la main de ma femme. On se demandait dans quoi on s’était embarqués. Il faut dire qu’on entend plein d’histoires de peur sur la Russie, mais ce n’est pas vrai. J’ai été traité comme un roi et les gens ont été très respectueux.

Il y avait quelques retards dans les salaires, mais j’ai toujours été payé. D’ailleurs, je regarde encore du côté de la KHL l’année prochaine, mais si j’y retourne, je vais être patient et choisir la meilleure situation pour moi.

Je viens de gagner la Coupe Spengler à Davos, j’ai reçu quelques appels, et je veux rester en Europe. Je suis un petit joueur avec un bon coup de patin et j’arrive à me démarquer sur les grandes patinoires européennes.

J’ai encore le rêve de jouer un match dans la LNH. Je pourrais boucler la boucle. Mais j’aime vraiment ça ici. Ma femme et moi, on fait des voyages exceptionnels en Europe. On profite de chaque instant.

 

***Francis Paré est le meilleur pointeur né au Québec de l’histoire de la KHL. Il a connu une superbe carrière junior dans la LHJMQ avant de se joindre à l’organisation des Red Wings. Il joue en Europe depuis 4 saisons. Francis Paré a gagné la prestigieuse Coupe Gagarine avec le Metallurg en 2014.