Je me suis dit que ça ne pouvait pas se terminer comme ça. Et j’ai offert mon meilleur 5e plongeon à vie…

Par Roseline Filion

 

Cette finale du tremplin de 10 mètres, c’était mon moment, mes plongeons, pour moi et personne d’autres. Je me foutais carrément de tout ce qu’il y avait autour de moi. Je savais que ma famille était dans les gradins. Je l’avais vue de loin. Mais je n’ai pensé à personne d’autre que moi.

Ça peut sembler égocentrique, mais parfois, tu n’as pas le choix.

C’était ma dernière journée olympique. La fin. Mais je n’y pensais pas. J’avais des plongeons à faire, des techniques à réaliser. Le « après » n’avait aucune importance. J’étais nerveuse, vraiment nerveuse, mais pas émotive.

Je crois que j’avais surtout hâte de finir. Tu vois tous les athlètes qui ont terminé. Tu te lèves à 6h et tu vois les gens revenir au village, habillés comme la veille. Toi, tu as ton sac d’entraînement… C’est un gros décalage.

La finale du 10 m avait lieu le 18 août. J’avais gagné le bronze en synchro avec Meaghan Benfeito 9 jours plus tôt. C’est long, mais je voulais mettre les chances de mon côté. Je n’avais pratiquement rien fait! Je jasais avec les athlètes, je regardais les compétitions. Je ne suis même pas allée me promener dans la ville pendant ma pause.

Le jour de l’épreuve, on partait du village à 7h30. La demi-finale commençait à 10h. Honnêtement, je n’ai pas connu mes meilleurs plongeons mais je voyais une amélioration par rapport à la ronde préliminaire. Je voulais seulement livrer une performance parfaite le soir.

Je suis restée tout l’après-midi sur les lieux de la compétition. J’ai fait une sieste dans l’aire de réchauffement sur une table à massage. J’avais mon propre lunch. Je parlais d’autres choses, de mes plans au retour, de ce que j’avais hâte de manger…

Au fond, j’étais heureuse d’être en finale aux Jeux olympiques. Je n’avais pas atteint la finale aux Mondiaux de 2015 à Kazan et ce traumatisme-là était resté longtemps en moi. J’avais peur de vivre la même chose à Rio.

Mais là, en finale, je n’avais rien à perdre. Je devais me faire confiance. L’entraînement était dans mon corps, je devais me laisser aller.

 

6e

 

Je n’ai jamais regardé le classement en cours de compétition. Je ne le fais jamais. J’ai toujours la surprise à la fin. Je gère mon stress moi-même, je n’ai pas besoin de stress supplémentaire. Si je plonge de la bonne manière, les résultats vont venir. Je n’ai pas besoin de savoir avant la fin.

Les trois premiers plongeons ont été parfaits. C’étaient les meilleurs en séquence de ma carrière.

Mais mon 4e plongeon, pourtant mon plus stable, m’a fait douter. Dès que j’ai touché l’eau, je savais que c’était terminé. Je ne gagnerais pas de médaille.

Sauf que c’était inconcevable que la compétition se termine sur une note négative. Ce n’était pas la dernière image que je voulais me laisser à moi-même de mon parcours olympique.

Je me suis dit que ça ne pouvait pas se terminer comme ça, que j’avais travaillé trop fort pour cette conclusion. Que je devais me pousser jusqu’à la toute fin…

Et j’ai offert mon meilleur 5e plongeon à vie.

Ça criait vraiment fort quand je suis sortie de l’eau. Je ne me rappelle même plus à quoi j’ai pensé. Je pense m’être dit que j’étais vraiment surprise du pointage. Je visais 360 points, j’en ai inscrit 367. Je ne pouvais pas revenir en arrière, mais je pouvais quitter la tête haute avec ma 6e place.

Surtout avec ce dernier plongeon complètement fou.

J’ai eu de la misère à gérer les médias car j’étais trop émotive. Je ne voulais pas pleurer à la caméra… Disons que j’ai raté mon coup. Je n’ai fait que ça! Je me souviens de Jacinthe Taillon qui me regardait l’air de dire « Je m’excuse, on est live! »

Je ne sais pas trop pourquoi j’ai été si émotive… Peut-être parce que c’était mon dernier plongeon olympique. Peut-être parce que tout ce que j’avais retenu en moi au cours des derniers mois est sorti d’un coup.

C’était le stress de l’année olympique. J’ai été stressée toute l’année. J’ai fracturé ma cheville… c’était une année difficile. J’étais surtout soulagée que ce soit terminé.

J’ai été authentique et honnête. Les gens ont vraiment été gentils et encourageants avec moi. Rien ne m’a laissé amère dans cette performance.

 

La suite

 

Après mon dernier plongeon, j’ai enfin pu passer du temps avec mes parents et avec mon frère à Rio. On a même fait un jeu d’évasion! On adore ça! On avait fait la recherche sur Google.

Je m’ennuyais de ma routine. Je m’ennuyais de mes parents. Ça faisait un mois que je les avais pas vraiment vus dans un contexte détendu.

Après les Jeux de Rio, j’ai eu un long congé. Je n’ai pas pris ma retraite comme plongeuse, mais c’est la première fois que j’accordais autant de place aux prochaines étapes de ma vie. J’avais trouvé ça dur après Londres, le moment post-olympique. Il y avait un gros décalage entre vivre un mois super intense… puis ne rien faire du tout. Je ne voulais pas revivre ça.

Ça fait longtemps que je prépare le « après ». J’avais un plan pour après Rio.

J’ai recommencé l’école, je fais une formation Promédia, puis j’ai lancé une entreprise de jeux d’évasion avec mon frère, mes cousines et leurs conjoints. L’aventure Immersia a commencé en octobre dernier, à Laval (http://www.immersia.ca/).

Les communications m’allument. Je veux apprendre à faire un métier. Je veux maintenant placer mes pions pour mieux gérer mon temps entre le sport… et le reste de ma vie.

***Roseline Filion plonge sur la scène internationale depuis plus de 10 ans. Elle a remporté deux médailles olympiques, le bronze au 10 mètres synchro à Londres 2012, puis à Rio 2016. Elle compte aussi 3 médailles en Championnats du monde FINA et 3 autres en Coupe du monde FINA.  

***Crédit photos : Haut – Plongeon Canada / Milieu – Plongeon Canada / Bas – Immersia.ca