Bob Gainey m’attendait à mon arrivée au Minnesota. Dans ma tête, ma carrière était finie. Je faisais face à 10 ans de prison.

Par Enrico Ciccone

Je vais vous raconter le moment où ma carrière a basculé.

On est en novembre 1992.

C’est ma troisième année avec les North Stars du Minnesota, mais je fais encore régulièrement la navette entre la LNH et le club-école, à Kalamazoo (Michigan) dans la Ligue internationale.

Je suis sur un avion de Northwest Airlines qui fait un arrêt au Minnesota en route vers Kalamazoo. Je reviens de la Californie. J’ai les yeux rouges parce que j’ai trop pleuré, j’ai mal dormi. Je sors de l’avion et qui m’attend?

Bob Gainey. Il était l’entraîneur des North Stars à ce moment-là.

Dans ma tête, ma carrière est finie, j’ai tout perdu. C’est terminé. J’angoisse. Le directeur général des Wings de Kalamazoo me dit que j’ai besoin d’un avocat. Je fais face à 10 ans de prison.

Malgré tout, Bob a un pop-corn dans les mains. Candidement. Il veut qu’on aille parler. On s’assoit et on mange du pop-corn. Je suis dévasté, je suis une loque humaine. Je suis sûr qu’il va me dire de rentrer chez moi à tout jamais. Il me demande ce qui est arrivé, je lui explique. Je lui jure que c’était un accident…

Ce jour-là, sans le savoir, Bob Gainey a sauvé ma carrière de hockeyeur…

 

San Diego

 

Comme vous le savez, j’en étais à ma troisième saison avec les North Stars, mais je n’étais pas encore un joueur régulier. Sauf que dans ma tête, je me disais que je n’avais plus à aller dans la Ligue internationale. Je me disais que j’étais meilleur que cette ligue-là.

Bob Gainey aussi croyait que je devais cesser d’aller dans la Ligue internationale. Mais il continuait à m’y envoyer de temps à autres pour jouer plus de matchs. Chaque fois, il me disait à quel moment je serais rappelé.

Puis, il y a eu ce voyage sur la côte Ouest. La date qu’on m’avait donnée pour un rappel était passée, et j’étais encore à Kalamazoo. Je m’attendais tellement à un rappel par les North Stars que je n’avais même pas fait mes bagages pour partir dans l’Ouest. C’est tout dire.

Finalement, pas le choix, je me rends avec les Wings pour des matchs à San Diego. Le premier soir, je me bats avec Lindy Ruff. J’étais frustré. Le lendemain, ça brasse avec Daniel Shank, un petit picosseux. On s’en va au banc de pénalités et on s’envoie des politesses.

C’est à ce moment que je me retourne… et que je donne un coup de coude à un photographe qui tenait une caméra avec un très long objectif. C’était un accident, mais il tombe et se coupe sous l’œil. J’essaie de l’aider à se relever, mais il me donne une claque.

Tout le monde arrive, le gars est à terre avec l’œil en sang. Je sais que les apparences sont contre moi et l’arbitre m’expulse du match. De rage, je brise mon bâton et je lance en l’air le morceau qui reste. Le bout de bois rebondit sur la baie vitrée et atterrit dans la foule.

J’arrive dans le vestiaire et le DG Bill Inglis vient me dire de retourner à l’hôtel. Je ne suis pas arrivé depuis 30 minutes que ça cogne. J’ai à peine le temps d’ouvrir que je me retrouve à plat ventre avec un genou dans le dos. C’est la police.

J’ai 21 ans, je suis seul, et je suis en état d’arrestation, menottes et tout. Je panique. Je fais semblant de ne pas bien parler l’anglais. C’est tout ce qui m’est passé par la tête…

On me ramène à l’aréna et là je vois le photographe avec une blessure à l’œil et un autre homme avec le bras dans une écharpe. Il avait été blessé par le bout de bois que j’avais lancé dans la foule.

Je suis seul, il y a 12 policiers autour de moi. On craint que je sois violent. Bref, je suis dans le trouble.

 

En prison

 

On m’amène à la prison du comté. La policière qui m’accueille m’explique qu’elle va essayer de me donner ma propre cellule. Pas de chance. Le sergent de la prison lui lance I don’t give a f*ck who he is. Je faisais 6 pieds 5 pouces et 210 livres et je ne m’étais jamais senti si petit.

La policière me donne un conseil : ne parle à personne et ne dors pas. Pas besoin de vous dire tout ce qui me passait par la tête!

J’arrive en cellule, encore en habit, avec un bracelet bleu. Un autre détenu vient me voir et me lance Look at this white boy with the broad shoulders. What did you do for the blue bracelet? Regarde ce jeune blanc avec les épaules larges. Qu’as-tu fait pour avoir ce bracelet bleu?

J’ai écouté les conseils : je ne lui ai pas répondu.

Je me souviens très bien qu’il y avait 5 téléphones accrochés au mur, mais que je devais passer entre des prisonniers pour m’y rendre. J’ai dû faire plusieurs appels avant de rejoindre mon DG. Avant mon 4e coup de fil, un gars me donne un coup de pied dans les jambes. Je ne sais pas quoi faire. En une fraction de seconde, je réponds à son coup de pied et je l’invite à se battre.

Le gars se calme. Je m’approche du téléphone et je suis incapable de composer les numéros. Simplement incapable. Ma main tremble trop! En plus, je me retiens pour ne pas éclater en sanglots, surtout devant les autres détenus.

Je finis par rejoindre mon DG. Je lui demande de me sortir de là, mais la caution était de 20 000 $. Il n’avait pas encore trouvé l’argent.

 

12 heures plus tard

 

Le temps passe. Le match est terminé depuis 6 heures peut-être. On est au milieu de la nuit. On annonce que le système informatique est brisé et que les enregistrements sont terminés pour la nuit. Je devrai donc rester avec tous les autres dans la cellule.

Bien sûr, on finit par me fouiller. Oubliez l’intimité. Pour tous les prisonniers, on demande de baisser le pantalon, lever le chandail, ouvrir la bouche.

Moi, j’ai droit à un Take it all off. Enlève tout! C’est le moment précis où j’ai compris la signification du fameux bracelet bleu.

Crime majeur (felony).

C’était grave. Très grave même. J’étais nu au milieu de tout le monde. Je voyais les autres détenus à qui on remettait un habit orange de prisonnier. Et je ne voulais surtout pas me rendre là!

Un prisonnier responsable de l’entretien a même demandé où était le joueur de hockey. Comment il savait? J’imaginais tellement de scénarios, j’aurais pu écrire 5 films. Encore une fois, je n’ai pas répondu.

12 heures après mon arrivée, j’entends enfin : Ciccone! Quelqu’un a payé la caution. On me redonne ma cravate, ma ceinture, et on me dit de sortir. Enfin.

Dans ma tête, je voyais les portes ouvrir, mon DG qui est là, comme dans les films. Ce n’est pas ça du tout. On glisse une vieille clôture, puis une autre, et tu te retrouves dans une ruelle. Dès que je suis sorti, je me suis effondré. J’ai tellement pleuré que je ne pouvais plus respirer. Puis j’ai vu mon DG et le descripteur des matchs des Wings. Tous les autres joueurs étaient partis en avion, il ne restait que nous.

J’ai une pensée pour la blonde, qui venait me rejoindre à l’aéroport! Impossible de la rejoindre. Une chance que mon ami Marc Savard a eu la présence d’esprit d’aller la chercher. Bonjour, on ne se connaît pas, je m’appelle Marc, Cicco a eu un petit problème…

 

Merci Bob

 

Quand j’ai atterri au Minnesota pour l’escale, Bob Gainey a écouté ma version des faits. Il m’a évidemment rappelé de ne jamais lancer mon bâton dans la foule. Il m’a dit que les conséquences pouvaient me suivre le restant de ma vie.

Puis il m’a dit qu’il avait pris rendez-vous avec un psychologue sportif de Windsor. J’ai appris plus tard qu’il m’avait envoyé là pour voir si j’étais récupérable. Ni plus ni moins. J’ai bien sûr été suspendu de la Ligue internationale.

Chaque deux semaines, j’embarquais dans l’avion et j’allais voir le psychologue. Quand les North Stars jouaient à Toronto, il venait me rencontrer. Je passais une heure, deux heures avec lui. Des fois, les soirs où je ne jouais pas, j’embarquais dans l’avion après l’entraînement pour aller le voir.

Les North Stars ont mis le temps et les efforts pour me faire comprendre que je devais contrôler mes émotions. Grâce à eux, j’ai appris à détecter mes sautes d’humeur. J’ai appris à mieux m’écouter. Avant, il m’arrivait de voir noir, de perdre le contrôle. Après, j’ai su comment me protéger de tout ça.

Au Minnesota, Bob venait parfois me voir après la séance d’entraînement. Il me demandait de revenir à l’aréna en après-midi. J’arrivais, je sautais sur la glace. J’étais seul avec Bob Gainey. On travaillait ensemble une heure de temps. Juste lui et moi. On parlait beaucoup aussi.

Aucun entraîneur ne fait ça. Bob Gainey, je lui dois tout. Il m’a sauvé. Il a sauvé ma carrière. Je n’étais pas capable de gérer tout ce qui m’arrivait avant de le croiser.

Il m’a dit d’arrêter de me battre pour rien, de garder mes énergies pour aider des coéquipiers.

L’été, il m’appelait à 8h du matin. Il me demandait si j’étais réveillé! Il m’a envoyé plusieurs livres et il m’a demandé de me lever à 8h pour les lire. Je les ai tous lus, incluant le livre des règlements de la LNH. Qu’il m’avait envoyé bien sûr. Je savais que Bob allait m’en parler au camp d’entraînement.

Il a pris le temps avec moi comme personne.

J’ai été déçu d’être échangé à Washington. J’étais heureux du nouveau départ, mais j’étais déçu de ne plus côtoyer Bob.

J’ai finalement su, plusieurs années plus tard, quand je jouais à Tampa Bay, que tout était terminé. Il n’y avait matière à aucune accusation. Malgré tout, les douaniers me posent encore des questions parfois quand je voyage aux États-Unis avec ma famille.

Mais ça m’aura pris cette mésaventure-là, et surtout, ça m’aura pris quelqu’un comme Bob Gainey pour sauver ma carrière de hockeyeur. J’ai joué 372 matchs dans la LNH après ma nuit en prison.

Et je lui en serai toujours reconnaissant.

 

***Enrico Ciccone a joué durant 9 saisons dans la LNH. Il a porté les couleurs des North Stars, des Capitals, du Lightning, des Blackhawks, des Hurricanes, des Canucks et des Canadiens. Il mène aujourd’hui une carrière fructueuse dans les médias. Il est notamment animateur d’une émission quotidienne sur les ondes de 91.9 Sports.

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