Personne n’aurait parié sur moi. Je n’aurais même pas parié sur moi. Je savais très bien contre qui je coursais.

Par Benoît Huot

 

Je me souviens d’avoir entendu mon nom. Je me souviens d’être allé au couloir 6. Je sais que j’ai regardé la foule, que j’ai pris une grande respiration. Autour de moi, c’était rempli de gens que je connaissais, qui m’appuyaient : famille, partenaires, coéquipiers, comité paralympique…

Puis, je me suis répété exactement ces mots-là : « Ben, il te reste 4 minutes. Profites-en. This is it. C’est sûrement ta dernière course aux Jeux paralympiques. »

Le 400 mètres a ceci d’agréable que la course est assez longue pour emmagasiner des souvenirs. Tu as le temps de capter des images, des sensations, de réfléchir.

Pour une des rares fois de ma carrière, je ne pensais pas au podium. Honnêtement, personne n’aurait parié sur moi. Je n’aurais même pas parié sur moi. Je savais très bien contre qui je coursais. Il y avait les trois Ukrainiens qui m’avaient battu auparavant à Rio et qui enregistraient des temps assez bons pour se qualifier sur l’équipe olympique. Il y avait aussi deux jeunes fringants qui ne faisaient qu’améliorer leurs temps…

Mon premier 200 mètres a été 2 secondes plus rapide que mon meilleur temps à vie. J’avais mal. J’avais tellement mal. Il restait 100 m et j’étais vidé. Il y avait un Néerlandais de 17 ans juste à côté de moi. Je savais que pour le battre, je devais avoir une bonne priorité avant le dernier 50 mètres.

Je n’ai jamais autant souffert de toute ma vie en compétition. On a touché le mur, et on a vu Huot… 3e.

Je dis on… Je sais bien que je suis seul dans l’eau, mais j’aime croire que chaque performance est le résultat d’une série d’étoiles alignées. Toutes ces étoiles, ce sont les gens qui m’accompagnent jour après jour. C’était leur médaille aussi.

Toutes les émotions sont montées en moi. C’était officiel, je repartais de Rio avec une médaille. Et en plus, j’avais amélioré mon meilleur chrono de 2 secondes. À 32 ans. Mieux encore, c’était ma 20e médaille paralympique, je ne finirais pas ma carrière avec un chiffre ordinaire comme 19!

Le moment était encore plus euphorique que j’avais terminé 5e au 100 mètres dos et 4e au 200 mètres quatre nages. Passer si près, deux fois, avant de finalement monter sur le podium : essayer d’écrire un plus beau scénario, je n’aurais pas été capable.

Ma mission paralympique

 

En quittant Londres en 2012, je ne savais pas si je devais continuer. J’ai décidé de me lancer dans un autre cycle paralympique car deux événements majeurs allaient voir lieu au Canada : les Mondiaux de 2013 à Montréal et les Jeux parapanaméricains de 2015 à Toronto.

Je n’avais jamais eu la chance de nager devant les miens lors d’une compétition internationale.

Mais ce qui m’importait le plus, ce n’était pas la performance. Je voulais utiliser ces plateformes-là pour faire grandir le sport paralympique au Canada. Je voyais deux belles opportunités d’éduquer les gens et de faire connaître davantage qui on est, ce que l’on fait.

Ces deux événements m’ont permis de rester engagé et motivé après Londres. Chez plusieurs athlètes paralympiques, on sent souvent un désir de faire grandir le sport. C’était un cheval de bataille de Chantal Petitclerc, c’est le mien, ça va peut-être devenir celui d’Aurélie Rivard.

Aurélie est l’exemple parfait du chemin parcouru. Elle peut s’épanouir, à 20 ans, grâce à ses bons résultats. J’ai gagné 6 médailles à Sydney, 6 autres, dont 5 en or, à Athènes, et je n’ai jamais reçu son niveau de reconnaissance.

Pouvez-vous croire que c’est à Rio, où je n’ai gagné qu’une médaille de bronze, que j’ai reçu le plus d’attention? Ça, c’est le fruit de 20 ans de conscientisation. Le grand public et les médias ont une meilleure idée de ce que l’on fait, même s’il reste du travail à faire.

On reconnaît de plus en plus la valeur de la médaille paralympique, et les médailles sont de plus en plus difficiles à aller chercher.

 

2015… l’éprouvante

 

L’objectif était clair, mais la route allait être sinueuse.

L’année 2015 a été difficile. J’ai été frappé d’anxiété après avoir dû déménager à Toronto pour l’entraînement.

J’y suis resté 8 mois. Pas par choix. Le stade olympique était en rénovation, donc le centre national était fermé à Montréal. Notre entraîneur britannique Ben Titley avait déjà plusieurs bons nageurs avec lui du côté de Toronto. J’ai eu envie de me lancer.

Mais j’ai complètement craqué. Je n’étais jamais parti si longtemps de la maison. Je venais de m’acheter une maison sur la rive Sud, et je partais vivre dans un taudis. Je n’étais plus là dans ma vie. J’avais réalisé plusieurs objectifs personnels dans la piscine. Et là, je me jetais carrément dans la bouette.

Ma blonde et ma famille étaient au Québec, je revenais les week-ends… Ma vie était en veilleuse!

Même si j’avais de parfaites conditions, des bons coéquipiers, un bon coach, j’ai craqué. Je n’avais plus de plaisir. Je n’étais plus capable de faire ce que j’avais fait durant 25 ans.

Tout ça s’est passé dans ma tête. Du jour au lendemain. Ç’a été le moment le plus difficile de ma carrière. Je ne savais pas comment guérir. Je consultais, j’étais bien entouré, mais le gars passionné par son sport n’était plus capable de le faire.

Je vous disais plus tôt que pour avoir du succès, les étoiles doivent être alignées. Moi, c’est ma famille, mes amis, ma blonde, ma maison, mon chat! J’avais 31 ans et je vivais la vie d’un jeune athlète de 20 ans. Je suis revenu à la maison.

J’ai retrouvé ma sérénité une étape à la fois. Et 18 mois plus tard, je sens encore que je dois toucher du bois. Je n’avais jamais vu le train venir. Je n’avais jamais vécu ça. Ça surprend.

Cette épreuve m’a permis d’approcher 2016 dans un nouvel état d’esprit. Le résultat importait moins. Je voulais apprécier chaque moment. Pas juste à Rio, au quotidien!

Rio

 

Avec cette nouvelle mentalité, je m’étais dit que si je réussissais à faire un meilleur temps personnel à Rio, un seul, à 32 ans, peu importe le résultat final, mes Jeux paralympiques seraient un succès.

J’ai réussi dès ma première course, le 100 mètres dos! J’ai amélioré ma marque de 4 dixièmes, mais j’ai terminé 5e. Pour le 200 mètres quatre nages, j’ai terminé 4e derrière les fameux 3 Ukrainiens. J’étais tout de même satisfait car c’était mon meilleur temps depuis Londres.

J’avais 3 jours de repos avant ma dernière course. Le mercredi, dernière journée avant la course, j’ai été frappé d’une spectaculaire baisse d’énergie. J’étais détruit, amorphe. La différence entre 20 ans et 32 ans m’a frappé de plein fouet. Je ne savais même plus comment j’allais nager 4 minutes le lendemain! J’ai arrêté mon entraînement en plein milieu. Ça c’est rare.

Dans ma tête, pourtant, ça allait bien.

Je suis arrivé au village olympique, je me suis couché tôt. Au réveil, j’étais une autre personne. J’ai fait mon échauffement, j’étais 2 secondes plus vite aux 100 mètres. L’énergie était de retour.

N’empêche, je ne pensais pas à la médaille. Je savais que la course allait être extrêmement difficile. J’étais seulement content d’être là.

Je me suis rappelé que c’était la dernière fois que j’allais nager aux Jeux paralympiques. Je me suis rasé, je me suis dit que c’était peut-être la dernière fois de ma vie. Je me suis dit que je vivrais peut-être mon dernier échauffement. Je savais aussi que ce serait la dernière fois de ma vie que je serais si bien préparé.

Et vous savez comme moi comment ça s’est terminé.

On me parle souvent de cette entrevue accordée à Jean St-Onge tout de suite à ma sortie de la piscine. Au fond, je crois seulement que le moment était parfait.

La caméra était là. Elle captait en direct mon émotion. Je pleurais. Je réalisais que je ne serais plus jamais dans une piscine comme ça, à ce niveau-là. Jean, c’était un peu la continuité de ce moment. En plus, je parlais à un ami. J’avais le sentiment qu’il comprenait ce qui venait de se passer.

J’ai revu l’entrevue 4 ou 5 jours plus tard. Je ne me souvenais d’aucun mot que j’avais prononcé. Mais je savais que j’avais été chanceux d’être à Rio, à mes 5es Jeux paralympiques, dans cet état physique et mental. Avec une 20e médaille autour du cou.

 

***Benoît Huot est une des figures les plus importantes de l’histoire du sport paralympique au Québec. En 16 ans de présence aux Jeux paralympiques, il a gagné 20 médailles, et a oeuvré sans cesse à faire connaître son sport au plus grand nombre.

 

***Crédits photos : Haut:AFP / Milieu:Comité paralympique canadien / Bas:Capture d’écran de Radio-Canada.ca