Au début de ma carrière, quand je disais aux gens que j’arbitrais les combats ultimes, ils reculaient…

 

Par Yves Lavigne

Toronto 30 avril 2011. UFC 129. Georges St-Pierre contre Jake Shields.

55 724 spectateurs au Rogers Centre.

Je ne me rappelle même plus quel match j’arbitrais. Je me souviens que la marche était très longue vers l’octogone. Je me souviens avoir été ému en entendant le thème de l’UFC. Je me souviens que j’ai regardé la foule, comme un tit-cul, et que je me suis dit qu’on venait vraiment de loin.

Tout le monde parlait des 50 000 personnes, mais tu ne le réalises pas tant que tu ne le vois pas.

Ce soir-là, j’étais dans l’octogone, j’ai levé les yeux, et j’ai vu. J’ai vu le chemin parcouru.

Au début de ma carrière, quand je disais aux gens que j’arbitrais les combats ultimes, ils reculaient. Ils ne savaient pas à quelle bibitte ils avaient affaire. On allait chercher les fans un par un.

J’ai commencé à arbitrer par amour du sport… et parce que j’étais trop vieux pour le pratiquer. Ça me fascinait. J’étais arbitre de kick-boxing et de boxe, et quand j’ai eu l’occasion de faire partie de l’équipe gouvernementale de Mario Latraverse qui a travaillé à légaliser les arts martiaux mixtes au Québec, j’ai dit oui. J’ai contribué au premier livre de règlements.

On a été la première commission athlétique en Amérique du Nord à chapeauter un événement. C’était au Centre Pierre-Charbonneau. J’ai arbitré. Puis Universal Combat Challenge a vu le jour au Québec. Stéphane Patry a apprécié mon travail et il n’a plus eu besoin de faire appel à des arbitres de l’extérieur du pays. Pendant un moment, j’arbitrais tous les combats d’une soirée. Je ne gagnais pas 10 $ par combat…

On était payé des misères. Souvent, je perdais de l’argent pour aller arbitrer. Je le faisais par amour du sport.

J’ai eu ma première chance à l’UFC grâce à Loretta Hunt, une journaliste d’arts martiaux mixtes de la Côte Est. J’avais envoyé quelques CV, sans succès. Un soir, elle est venue complimenter mon travail lors d’un gala à Montréal et me dire que je devrais venir aux États-Unis… Ce n’est pas comme si je n’avais jamais essayé! Elle a quand même pris mon numéro.

Trois semaines plus tard, la Commission athlétique du New Jersey me demandait d’être juge!

Bon, ce n’était pas arbitre, mais j’avais avisé le directeur Nick Lembo que j’avais mes habits d’arbitre. Juste au cas. Je m’y rends… À mes frais. Là-bas, je croise Loretta Hunt. Elle vient me voir et me demande ce que je fais là. Je lui explique que je suis juge.

Et une demi-heure plus tard, on m’annonce que je vais arbitrer pour la soirée!

J’ai fait ça pendant 2 ans de temps avec d’autres fédérations au New Jersey. Mais l’UFC ne m’a jamais choisi. J’y retournais par passion, je ne faisais pas d’argent. Après 2 ans, j’ai dit à Nick que je faisais tout ça dans l’espoir de me comparer aux meilleurs, dans l’UFC, mais que ça n’arrivait pas. J’avais fait mon deuil.

 

Encore Loretta

Pendant ce temps, Loretta Hunt déménage en Californie. Puis vient l’UFC58 : USA contre Canada. Loretta m’appelle pour me dire qu’elle espère que je serai choisi. Disons que mes attentes étaient plutôt modestes. Après tout, je ne connaissais personne de la Commission athlétique du Nevada.

Un jour, mon téléphone sonne. La personne au bout du fil prétend être Marc Ratner de la Commission athlétique du Nevada. Je n’en crois rien…

Marc Ratner, c’est un Dieu dans le domaine. Il a fait les plus grands combats de l’histoire. Le Nevada, c’est la capitale des combats. Et moi, on me demande d’aller arbitrer là? Impossible.

Il faut savoir aussi que Nick Lembo est un joueur de tour et j’étais persuadé que j’étais sa victime.

Bref, je lui dis que je vais rappeler. Il me donne un numéro dans le 702… un numéro du Nevada.

Je rappelle, et c’était vrai! Ils ont besoin d’un arbitre canadien. Mieux encore, c’est un voyage toutes dépenses payées et rémunéré. Pardon! J’y serais allé à mes frais.

Il y avait David Loiseau, GSP, des combats de fous. J’ai arbitré un combat : Icho Larenas vs Tom Murphy. C’était un combat difficile. Icho avait été coupé, j’ai dû arrêter le combat. J’ai dû prendre des décisions.

Après, Marc Ratner m’a dit que j’avais ma place. Par la suite, il m’a fait revenir aux 3 semaines à Las Vegas dans des petites promotions. Il me donnait des conseils. Et tout ça, je le dois à Loretta Hunt. Elle n’était pas obligée de prendre mon numéro. Elle n’était pas obligée de parler de moi.

L’autre personne qui m’a aidé est Big John McCarthy, un arbitre de l’UFC. Un autre qui n’avait pas à se préoccuper de moi. Ce gars-là m’a pris sous son aile. Il m’a aidé et il me disait toujours la vérité. Il m’a donné un paquet de conseils. On parlait du métier d’arbitre pendant des heures et des heures. Il n’hésitait pas à me dire quand je faisais des gaffes : You screwed up big time. On doit se parler comme ça.

lavigne

Plus de bons coups que de mauvais

Au Québec, je me suis bâti tout seul. Des combattants ont décidé de me faire confiance. C’est une drôle de relation avec eux. S’ils en avaient décidé autrement, je n’aurais pas fait long feu.

J’en ai fait des erreurs, et les gars m’ont pardonné. Il n’y a rien de pire pour un arbitre que de lever le mauvais bras en raison d’une erreur. La défaite est indélébile. Dans 10 ans, en regardant la fiche d’un combattant, personne ne va se rappeler qu’Yves Lavigne a fait une erreur. On va seulement voir la défaite. J’ai de la difficulté à vivre avec ça.

J’ai fait plein d’erreurs. J’en suis conscient. Quand je fais des erreurs, je le dis. L’arbitre n’a pas toujours raison. Il y a 12 caméras pointées sur l’octogone, j’ai 2 yeux. Ça m’est arrivé en octobre dernier, à Manchester.

J’ai vu sur une reprise : Michael Bisping a frappé Dan Hendersen au mauvais endroit. Mais comme arbitre, tu ne peux pas appeler quelque chose que tu ne vois pas. Je sais qu’Hendersen ne fait pas semblant. Mais le coup de pied, je ne l’ai pas vu, mon angle n’était pas bon! Ça arrive.

Je sais les efforts que les combattants mettent, les mois de travail, les insécurités. Une défaite peut leur coûter leur travail. Ils ont une équipe derrière eux. C’est un lourd poids pour un arbitre. Tu ne veux pas te tromper.

En plus, je suis conscient que dans un octogone, les vedettes sont les combattants. Personne ne paie pour voir l’arbitre. Même ma blonde ne paierait pas pour venir me voir, même si elle a toujours été à mes côtés. Sans elle, je n’aurais pas pu avoir la carrière que j’ai eue.

J’ai toujours connu ma place. En retour, les combattants m’ont accepté.

Dans mon milieu, c’est important qui tu connais. Si les combattants m’ont accepté, Marc Ratner, lui, a fait circuler mon nom. Puis un jour, je me suis retrouvé sur la bonne liste de l’UFC. Après le Nevada, j’ai fait un État, puis un autre, puis un autre et par la suite le monde s’est ouvert pour moi. J’étais le seul Canadien. S’ils voulaient donner une saveur internationale, j’étais leur choix. J’étais le seul! Ceci dit, au final, je crois avoir fait plus de bons coups que de mauvais.

J’ai donc eu la chance d’arbitrer chez moi, au UFC 83. C’était le premier événement de l’UFC au Centre Bell et à ce moment, avec 21 390, c’était la plus grosse foule de l’histoire.

C’est le soir où GSP a battu Matt Serra pour reprendre son titre de champion. Quand GSP est entré, ça criait tellement fort que je n’arrivais pas à parler à Bruce Buffer qui était pourtant à quelques centimètres de moi. Il a dû me crier dans les oreilles qu’il voulait organiser un face-à-face.

Normalement, comme arbitre, tu entres dans ta bulle avant un combat. Cette fois-là, j’ai sorti de ma bulle durant une quinzaine de secondes. J’ai levé les yeux, et j’ai vu. J’ai vu le chemin parcouru.

 

***Yves Lavigne est arbitre d’UFC depuis plus de 10 ans. Il a aussi longtemps oeuvré au Québec, avant d’exporter sa carrière à l’international. Il commente régulièrement l’actualité des arts martiaux mixtes pour divers médias.

***Crédit photo : Haut / ESPN et Bas / Getty

Posted Under