Je n’ai jamais remarqué. Rien. Anthony Calvillo arrivait le matin vers 5h au stade, il se préparait. Je le regardais travailler… 

 

Par Luc Brodeur-Jourdain

 

J’ai vécu plusieurs moments marquants dans ma carrière : des Coupes Grey, des Coupes Vanier, des équipes d’étoiles. Mais c’est une personne qui a véritablement forgé l’athlète que je suis devenu : mon ancien quart-arrière Anthony Calvillo.

On parle souvent d’abandon de soi dans le sport. Grâce à Anthony Calvillo, cette expression prend tout son sens. C’est très rare qu’un athlète s’abandonne entièrement pour le bien de sa communauté, de son équipe. Moi, j’en ai été le témoin privilégié.

C’était en 2010. Anthony avait été blessé au sternum. Une histoire de fou, le plaqué avait déphasé son rythme cardiaque. Une blessure qui nécessitait bien sûr des visites à l’hôpital. Mais c’était un mal pour un bien, les médecins lui ont découvert une tumeur à la glande thyroïde.

Anthony avait encaissé ce diagnostic dans le plus grand secret. Seuls quelques membres de l’organisation savaient.

Pas moi.

Et je ne l’ai jamais su.

Pour moi, quelqu’un qui arrive à mettre ça de côté et continuer à jouer semaine après semaine… Je n’ai jamais remarqué. Rien. Il arrivait le matin vers 5h au stade, il se préparait. On arrivait à peu près en même temps. Je le regardais travailler, se préparer, comme je le faisais depuis 2 ans. Toujours de la même manière, tous les jours. Il arrivait avant les entraîneurs, avant tout le monde.

Et personne ne savait…

J’ose croire que le choix lui a été donné de se faire opérer immédiatement ou de prendre une médication jusqu’à la fin de la saison. Mais je sais qu’il a choisi la deuxième option. On parle de la vie. De SA vie.

C’est quelqu’un dont la femme avait déjà été touchée par le cancer. C’est quelqu’un qui avait deux jeunes filles.

Cette personne-là, mon quart-arrière, a décidé de mettre en pause sa vie pour son équipe de football.

J’ai appris qu’il avait un cancer après avoir gagné la Coupe Grey. Je suis rentré à l’hôtel et je l’ai vu l’annoncer aux journalistes. J’ai mieux compris pourquoi il avait refusé le cigare de la victoire que je lui avais offert.

J’ai compris pourquoi il célébrait moins. J’ai compris que c’étaient les émotions cumulées des dernières semaines.

Pour moi, c’est l’exemple le plus éloquent d’abandon de soi que j’ai eu la chance de voir. Quelqu’un dévoué à ce point-là à son équipe. Quelqu’un qui a donné bien avant de recevoir.

Est-ce que la saison se serait terminée avec un trophée au-dessus de notre tête si Anthony avait fait un choix différent? Je ne crois pas. Était-ce le choix le plus sain pour lui? J’imagine que non.

Mais quand tu vois un geste comme celui-là, ça t’affecte en tant que personne. Ça t’affecte en tant qu’athlète. À long terme, sur une vie au complet, ce sont avec ces personnes-là que tu veux être. Avec des gens qui croient en ce qu’ils font.

J’ai eu ce souvenir en tête quand j’ai subi ma double déchirure au genou, le 1er novembre 2015 face aux Eskimos d’Edmonton. J’ai retraité au vestiaire et je me suis dit : Es-tu capable de marcher? Es-tu capable de courir? Es-tu capable de te pencher en trois points d’appui? Oui? Alors, termine le match.

 

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Et j’ai terminé le match. Anthony l’aurait fait.

Sans l’influence d’Anthony… sans avoir croisé des gens qui m’ont inculqué l’importance de l’équipe, mon choix aurait peut-être été différent.

De nos jours, la plupart des jeunes joueurs vont avoir entendu parler de Calvillo comme d’un grand quart, mais le verront surtout comme l’entraîneur qu’il est devenu. Le sens du leader par l’exemple est moins apparent dans la relation entraîneur-joueur que dans la relation joueur-joueur.

Voir un coéquipier en faire autant pour l’équipe, c’est marquant. Je ne sais pas si je serai de retour avec les Alouettes la saison prochaine. Mais je peux vous assurer que peu importe ce que la vie me réserve, j’aurai été privilégié d’avoir connu Calvillo le joueur, le coéquipier.

***Luc Brodeur-Jourdain est joueur de ligne offensive pour les Alouettes de Montréal. Il est sans contrat pour la prochaine saison, mais a manifesté son désir de revenir avec l’équipe qui l’a repêché en 2008. Luc est dans l’univers sportif québécois depuis une dizaine d’années. Il n’a jamais hésité à donner son temps pour plusieurs initiatives communautaires.